BP annonce une nouvelle ère pétrolière

Le 16 juin 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Pour BP, les conditions ne sont plus réunies pour se focaliser sur les hydrocarbures.
Pour BP, les conditions ne sont plus réunies pour se focaliser sur les hydrocarbures.
BP

Un pétrole durablement moins cher va changer le modèle d’affaires des compagnies pétrolières, estime la major britannique. Engagée dans une guerre des prix contre les producteurs américains, la saoudienne Aramco ne dit pas autre chose.

Le monde d’après. Ce sont les pétroliers qui le découvrent les premiers. Lundi 15 juin, BP a fait trembler la bourse de Londres, en annonçant la dépréciation, au second trimestre, de 13 à 17,5 milliards de dollars de ses actifs.

Qu’une major puisse ainsi tirer un trait sur une partie de son avenir pétrolier et gazier mérite explication. Comme d’autres, la compagnie présidée par Bernard Looney estime que le prix de l’or noir restera longtemps peu élevé. L’économie mondiale, durement touchée par la pandémie mettra du temps à repartir et à consommer des produits pétroliers. Résultat: le baril se négociera, en moyenne, aux environs de 55 dollars, entre 2021 et 2050: un tiers de moins que ce qu’imaginaient les analystes de BP jusqu’à ces derniers mois.

contrainte carbone

Ce qui condamne tous les projets dont le modèle d’affaires est incompatible avec un bas prix du pétrole (au Canada et dans le Golfe du Mexique, notamment) et une contrainte carbone appelé à se durcir, elle aussi, plus vite que prévu. En 2030, le groupe considère qu’il faudra décaisser 100 dollars pour émettre une tonne de CO2. Jusqu’à présent, les économistes du pétrogaziers tablaient un prix de 40 $/t CO2. Comme ne cesse de le répéter son patron irlandais, l’ancienne British Petroleum va devoir se réinventer. Et ça commence de suite. Ces dernières semaines, BP s’est engagé à atteindre la neutralité carbone en 30 ans et a licencié 15% de ses salariés, soit 10.000 personnes.

nouvelles énergies

La restructuration est en marche. Et pas seulement à Londres. L’anglo-néerlandaise Shell annonce désormais vouloir devenir l’un des plus grands producteurs mondiaux d’électricité. L’espagnole Repsol a déjà déprécié près de 5 milliards d’actifs. Total promet de réduire et de compenser les émissions de ses activités européennes.

Les membres de l’association britannique des compagnies pétrolières annoncent vouloir réduire à néant leurs émissions internes d’ici à 2050. Il faudra électrifier les plateformes pétrolières (60% des émissions) et les terminaux à terre, arrêter le torchage des gaz associés, développer le stockage géologique de CO2, décarboner le carburant des hélicoptères et des navires de soutien. Autant d’opération qui vont renchérir le coût de production des hydrocarbures de la Mer du Nord. Or, plus les externalités plombent le business model des pétrogaziers présents au Royaume-Uni, plus les coûts de productions énergies renouvelables et de l’hydrogène ne cessent de diminuer.

Et c’est bien ce qui inquiète un nombre croissant d’investisseurs. Le pétrole n’est plus la vache à dividendes qu’il a été ces dernières décennies. Les investissements ESG font d’ailleurs mieux que les véhicules d’investissement classiques, souvent carbonés. Une étude comparative de Morningsar montre qu’une majorité des 745 fonds «durables» européens affiche de meilleures performances financières sur un, trois, cinq et 10 ans que les fonds classiques.

Conscients que les conséquences du réchauffement font peser des risques élevés sur nombre d’activités, de plus en plus d’investisseurs décarbonent leur portefeuille et font pression sur les entreprises qui les intéressent pour qu’elles fassent de même.

l'exemple danois

Baisse annoncée de la demande mondiale de produits pétroliers, hausse de la contrainte carbone, désintérêt du monde de la finance tordent fortement les bras des dirigeants des compagnies pétrolières cotées. Certains se sont déjà laissé faire. En moins d’une décennie, Dong, a abandonné ses gisements de pétrole et de gaz pour devenir l’un des leaders mondiaux de l’éolien, notamment marin. Rebaptisée Ørsted, en novembre 2017, la compagnie danoise devrait disposer de 10 GW de capacités éoliennes en 2022. Sa valorisation boursière a triplé depuis 2017.

Est-ce la fin du pétrole, tant espérée par les protecteurs du climat? Nous n’en sommes pas là. Certes, moult compagnies américaines souffrent de la guerre des prix que leur mènent toujours l’Arabie saoudite et la Russie. Les vainqueurs de ce bras de fer inédit seront sans doute ceux qui disposeront des plus grandes réserves de cash ou du gouvernement le plus riche. A ce jeu du «qui-brûle-des-milliards-sur-les-marchés», seules Washington et Ryad peuvent rivaliser. Pour le cas, où cette dernière l’emporterait, le marché pétrolier mondial s’en trouverait transformé.

L’un des objectifs du gouvernement saoudien, explicitement indiqué dans le prospectus d’entrée en bourse d’Aramco, est d’éradiquer les concurrents de sa de sa compagnie nationale. L’ancien pétrolier américano-saoudien est, en effet, le seule à produire de l’huile de qualité à des prix inférieur à 4 dollars/baril. Record mondial ! Pour ce prix, la compagnie saoudienne pourrait capter et envoyer sous terre l’intégralité du CO2 qu’elle co-produit tout en restant compétitive.