Boulimie et anorexie: une protéine bactérienne impliquée

Le 19 novembre 2014 par Romain Loury
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Escherichia coli, composante de notre flore intestinale
Escherichia coli, composante de notre flore intestinale
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Une protéine bactérienne vient d’être mise en cause dans les maladies liées au comportement alimentaire, dont l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie, lors de travaux publiés par une équipe française dans la revue Translational Psychiatry.

 

Affectant environ 5% des hommes et 2% des femmes, ces maladies, dont les mécanismes sont encore peu compris, demeurent le plus souvent appréhendées sous l’angle psychologique [1]. Or une équipe rouennaise de l’unité Inserm 1073 («Nutrition, inflammation et dysfonction de l’axe intestin-cerveau») vient de découvrir une piste très prometteuse, celle d’une protéine produite par Escherichia coli, bactérie naturellement présente dans notre intestin [2].

Lors de précédents travaux, ces mêmes chercheurs avaient découvert chez des patients boulimiques et anorexiques la présence d’anticorps dirigés contre l’hormone de la satiété, l’α-MSH. Dans leur nouvelle étude, ils révèlent l’origine de ces anticorps: ceux-ci proviennent en réalité d’une exposition à la ClpB, protéine conférant à l’E. coli une résistance au stress.

La ClpB comporte une séquence de 5 acides aminés en tout point identique à celle retrouvée dans l’α-MSH. Dès lors, ces anticorps vont réagir contre celle-ci, modifiant son activité physiologique. Après des expériences chez la souris confirmant le rôle de la ClpB, les chercheurs confirment ce phénomène chez 60 patients humains: leurs anticorps, plus abondants que chez des contrôles, se fixent avec plus d’affinité à l’α-MSH.

Une question d’affinité

Dès lors, comment expliquer que de mêmes anticorps entraînent des maladies aussi opposées cliniquement que l’anorexie et la boulimie? Contacté par le JDSA, Pierre Déchelotte explique ce phénomène par des différences d’affinité vis-à-vis de l’α-MSH.

Dans le cas de l’anorexie, les anticorps joueraient le rôle de «chaperon» de l’α-MSH, la protégeant de la dégradation et donc renforçant sa fixation à son récepteur cible, le MC4R. A l’inverse, ceux observés chez les boulimiques et les hyperphages, se fixant plus fortement à l’α-MSH, bloqueraient son action sur le MC4R. Dans le premier cas, la satiété vient plus vite, dans le second, plus lentement.

Chez les uns comme chez les autres, c’est le stress qui pourrait être le facteur déclenchant. Il affecte la flore intestinale, aboutissant à la prolifération de certaines espèces, dont E. coli, qui vont plus fréquemment s’attacher à la paroi intestinale –celle-ci devenant par ailleurs plus perméable. Toutes les conditions sont dès lors réunies pour que la ClpB se retrouve dans la circulation sanguine, suscitant la production d’anticorps se retournant contre l’α-MSH.

Evoquant les nombreux courriers de patients qu’il reçoit depuis sa publication, Pierre Déchelotte espère voir aboutir un premier test diagnostique de ces maladies. Reposant sur l’abondance et l’affinité de ces anticorps contre la MSH, il pourrait voir le jour d’ici «un à deux ans», dans les meilleurs délais. Quant à une éventuelle thérapie, il faudra plus de temps: parmi les pistes envisagées, celles d’un traitement antibiotique ou de bactéries probiotiques, agissant sur la flore intestinale.

[1] Quelle différence entre la boulimie et l’hyperphagie? Celle-ci peut être qualifiée de «boulimie non vomisseuse», explique Pierre Déchelotte. Conséquence: les boulimiques présentent un indice de masse corporelle (IMC) normal, avec des fluctuations, tandis que les hyperphages sont le plus souvent en surpoids ou obèses.

[2] Fin 2013, cette équipe avait mis en évidence le rôle d’anticorps anti-ghréline, hormone de la faim, dans l’obésité (voir le JDSA).



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