Boues rouges: les poissons bloquent l’enquête publique

Le 08 avril 2015 par Romain Loury
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Les poissons contre-attaquent
Les poissons contre-attaquent

Gros coup dur pour l’usine Altéo de Gardanne (Bouches-du-Rhône): la ministre de l’écologie Ségolène Royal demande à l’entreprise de nouvelles analyses sur la contamination des poissons exposés aux effluents. Ce qui a pour effet de bloquer l’enquête publique qui devait débuter le 20 avril.

Après 30 ans de rejet de boues rouges à 7,7 kilomètres au large des criques de Cassis, l’usine, qui transforme la bauxite en alumines, s’est engagée en 1996 à y mettre un terme au 31 décembre 2015. L’exploitant Altéo a demandé en mai 2014 une nouvelle concession de 30 ans pour le rejet d’effluents, uniquement liquides cette fois-ci, sur le même site -qui appartient désormais au parc national des calanques créé en 2012.

Le projet devait faire l’objet d’une consultation publique du 20 avril au 5 juin, dans les 27 mairies concernées, comme l’avait annoncé la préfecture dans un arrêté publié le 26 mars. Or une semaine plus tard, soit vendredi 3 avril, cet arrêté a été annulé.

Comme l’a révélé Le Monde mardi 7 avril, Ségolène Royal a en effet demandé «qu’il soit réclamé à Altéo de ‘nécessaires analyses complémentaires’, dont les résultats devront être ‘connus à temps pour la parfaite information du public’».

Dans un communiqué publié mardi, la ministre «souhaite notamment la réalisation d’une campagne de pêche complémentaire permettant de conclure sur l’impact effectif des rejets actuels de métaux lourds sur la chaîne trophique: mercure, aluminium, arsenic, plomb, chrome, cobalt. Les analyses devront impérativement tenir compte des critiques de l’Anses[1], qui sera associée à la conception du plan d’échantillonnage et désignera le laboratoire chargé de mesurer la contamination des poissons prélevés».

De nombreuses lacunes dans la méthodologie

C’est en effet sur la base d’un rapport de l’Anses, saisie en décembre 2014, que la ministre a pris cette décision. Daté du 2 février mais tout juste publié, le document de 74 pages expose les nombreuses failles des plans d’échantillonnage de poissons mis en œuvre par Altéo en 2004 et 2013.

Selon l’agence, ils présentent une «robustesse limitée (…), du fait d’une part de lacunes potentielles dans la définition de la zone d’impact et, d’autre part, du faible nombre de poissons prélevés pour chaque espèce dans les études de l’exploitant, ce qui limite la puissance de l‘analyse statistique réalisée».

Outre le faible effectif par espèces, Altéo n’a étudié que peu d’espèces, oubliant par exemple les oursins et les céphalopodes, «alors que ce sont des espèces couramment pêchées en Méditerranée et débarquées dans les ports autour de Marseille», explique l’Anses. Par ailleurs, l’entreprise n’a pas pris la peine de prélever des poissons dans les zones non exposées, ce qui ne permet aucune comparaison autre qu’avec les bases de données de l’Anses.

Et celles-ci n’offrent qu’une très faible compatibilité avec les études d’Altéo, aussi bien en termes d’espèces de poisson que de contaminants analysés. L’agence ne dispose en effet pas de chiffres sur le chinchard, le congre et le chien espagnol, pas plus que sur l’aluminium, le vanadium et le titane, métaux non réglementés.

Malgré tous ces écueils, l’Anses relève une concentration plus élevée de mercure dans les poissons prélevés par Altéo qu’en moyenne dans le golfe du Lion ou dans la Méditerranée. «Cette conclusion doit néanmoins être relativisée selon les espèces de poisson prises en compte», tempère-t-elle aussitôt.

«Une instrumentalisation de la science»

Quant à l’exposition alimentaire de la population, l’Anses conclut à des estimations de 10 à 1.000 fois supérieures à celles d’Altéo pour l’arsenic, le mercure et le plomb. Un écart impressionnant, mais à prendre avec des pincettes, tant les méthodes utilisées diffèrent: l’Anses a pris en compte l’exposition liée à l’alimentation totale, Altéo seulement celle associée à la consommation de poisson.

Contacté par le JDLE, Olivier Dubuquoy, docteur en géographie et chercheur à l’université de Toulon, ne s’étonne pas vraiment de ces conclusions. «De la part d’Altéo, il s’agit d’une instrumentalisation de la science. Leur méthodologie est assez discutable: quand je montrais les protocoles à des experts, tout le monde me disait que c’était bidon», se rappelle-t-il.

Pour Olivier Dubuquoy, qui s’étonne de cette soudaine volte-face des pouvoirs publics (lesquels décident d’annuler une enquête publique tout juste annoncée), la décision n’est peut-être pas dénuée d’«enjeu politique». Et l’on pense bien malgré soi aux actuelles tergiversations quant à une éventuelle entrée de certaines personnalités Europe Ecologie-les Verts au gouvernement.

Un peu de baume au cœur grâce au BRGM

Altéo pourra toutefois se consoler avec le rapport du BRGM[2], également saisi par Ségolène Royal, dont le but était d’évaluer les différentes possibilités techniques qui s’offraient à l’entreprise. Selon le BRGM, la solution choisie par Altéo, celle de filtre presse puis de filtration sous pression avant rejet en mer, apparaît «pertinente»: «C’est la seule solution opérationnelle à fin 2015 qui ne remet pas en cause la continuité de l’activité industrielle», note-t-il.

Ce qui n’empêche pas de chercher d’autres solutions. Pour le BRGM, «l’intégration d’une étape de traitement physico-chimique (neutralisation/décantation/filtrations) pour l’élimination plus efficace des métaux (dite ‘solution combinée’) est une opportunité qui mériterait d’être étudiée plus en détail, mais dont la faisabilité et l’avantage environnemental ne sont pas démontrés à ce stade, avec des coûts qui restent à préciser».

Quant aux alternatives au rejet en mer, aucune ne semble convaincre le BRGM, que ce soit l’évaporation naturelle, l’évaporation forcée, le recyclage dans le procédé, le rejet dans les mines de Gardanne ou dans les cours d’eau voisins. Selon les cas, les investissements sont trop élevés, la technique demande une place dont l’entreprise ne dispose pas, ou son impact environnemental est jugé trop important.



[1] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. BRGM: Bureau de recherches géologiques et minières

[2] BRGM: Bureau des recherches géologiques et minières

 



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