Biodiversité: le coronavirus, «exercice d’humilité» pour l’homme

Le 26 mars 2020 par Romain Loury
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Hélène Soubelet est directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité.
Hélène Soubelet est directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité.
Geoffroy Lasne

En raison du confinement, les animaux retrouvent des espaces qui leur étaient alors interdits par l’homme. Au-delà de ces signes encourageants, cette crise révèle avant tout la nécessité urgente de revoir nos rapports avec la nature, estime la directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), Hélène Soubelet.

 

Des poissons qui font leur retour dans les canaux de Venise, des dauphins dans le port de Cagliari (Sardaigne), des oiseaux dont le chant résonne enfin dans les villes… depuis la mise en place du confinement, les témoignages sur des animaux aperçus là où ne les attendait plus fleurissent sur la Toile. Signe que, quand l’homme est confiné, les animaux ne le sont plus. Selon Hélène Soubelet, cette crise planétaire doit être l’occasion d’un changement radical de trajectoire.

Le confinement que nous vivons actuellement peut-il avoir des effets bénéfiques sur la biodiversité?

Ponctuellement, oui. Cela libère, pour le reste du vivant, des espaces que l’homme s’était approprié de façon un peu dictatoriale. Les oiseaux et les mammifères sont curieux par nature, ils ont un instinct de découverte et explorent les lieux dans lesquels ils ne perçoivent pas de danger. Il est donc normal que ce retour survienne aussi vite.

Mon espoir, c’est que nous sommes au printemps: la capacité à recoloniser aurait peut-être été moindre en automne ou en hiver, mais c’est en tout état de cause un phénomène transitoire. Il est également possible que ces animaux voient leur capacité de reproduction augmenter cette année, car il y a moins de perturbations humaines. Et même qu’on assiste à un ‘baby boom’ chez certaines espèces! Non seulement du fait d’une moindre présence de l’homme, mais aussi de l’arrêt précoce de la saison de chasse, décidé en raison du confinement.

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que ce phénomène touche surtout les animaux, et parmi eux les plus visibles: l’immense partie de la biodiversité, tels que les végétaux et des espèces plus petites, n’ont pas cette capacité de déplacement. Pour eux, la recolonisation ne va pas se faire en deux mois. De plus, la disparition massive des insectes, d’environ 75% en 30 ans selon une étude allemande, constitue un danger pour les oiseaux, situés au-dessus dans la chaîne trophique.

Or les passereaux sont généralement granivores, sauf en période de reproduction où ils deviennent insectivores: le déclin des insectes diminue leur succès reproductif et la survie de leurs jeunes. Et cela, malheureusement, est un phénomène qui s’est installé durablement dans nos villes, mais surtout nos campagnes.

Faut-il voir derrière ce retour le signe qu’il est encore possible d’agir pour préserver la biodiversité?

Cette recolonisation ne peut se produire que si elle a lieu à partir de réserves d’espace pas trop perturbés. C’est donc un signe positif, cela montre que la biodiversité est encore là, qu’il y a encore possibilité de la préserver. Mais ce confinement, c’est un peu comme si on soignait le symptôme d’une maladie, sans s’attaquer à ses causes. Pour cela, il faut apprendre à occuper la planète différemment. Traiter la cause, c’est avant tout arrêter la déforestation, la destruction des espaces naturels, stopper la pollution, notamment agricole, et lutter contre le changement climatique. C’est à ces conditions que nous donnerons la possibilité à la biodiversité de jouer son rôle de régulateur.

Que nous dit cette pandémie de notre rapport à la biodiversité ?

L’homme croit pouvoir gérer les écosystèmes, alors que ce sont des systèmes tellement complexes qu’on a du mal à en comprendre tous les fonctionnements. En mettant en place, de façon parfois généralisée et massive, des solutions simples, nous avons au contraire détruit les équilibres sauvages. A n’en pas douter, nous sommes bien responsables de cette épidémie, en bouleversant la biodiversité. Il existe une grande corrélation entre le nombre d’épidémies et le nombre d’espèces en danger.

Les pathogènes des milieux dégradés par l’action humaine peuvent entrer en contact et infecter les animaux domestiques et l’homme, qui font intrusion dans des milieux à l’origine sauvages. Rien d’étonnant à cela. Par ailleurs, si vous tuez ou stressez l’hôte sauvage, les pathogènes pourront proliférer ailleurs, car la biodiversité sauvage constitue aussi un rempart contre l’émergence des maladies infectieuses et que les hommes et les animaux domestiques constituent actuellement 95% de la biomasse des vertébrés terrestres.

Cette épidémie doit donc constituer pour l’homme un exercice d’humilité. Cela doit faire émerger la prise de conscience. Cela fait 50 ans que les chercheurs lancent des avertissements à ce sujet, sur le fait que cela pourrait nous arriver, et maintenant c’est le cas. J’espère que les gens ne vont pas oublier les leçons à tirer de cette crise: c’est maintenant qu’il faut changer de trajectoire, avec d’autres valeurs que l’argent et les profits à court terme. Nous devons laisser de la place aux autres êtres vivants, qui ont autant que nous le droit d’habiter cette planète. C’est une question d’éthique et de survie commune.

Le Covid-19, maladie émergente parmi d’autres. Au-delà du Covid-19, les exemples de maladies liées à l’impact de l’homme sur son environnement sont désormais légion: le sida, le SRAS, le Zika, la grippe A(H1N1), Ebola, le paludisme, la bilharziose urogénitale, etc. Début 2019, une étude française confirmait que la leishmaniose cutanée, liée à un parasite véhiculé par les phlébotomes (de petits moucherons nocturnes hémophages), était étroitement liée à la dégradation humaine des écosystèmes. Selon leur analyse en Guyane française, 70,1% des cas totaux de cette maladie seraient liés à l’empreinte humaine, en premier lieu la déforestation.