Biodiversité: la crise du Covid-19, occasion d’un sursaut mondial

Le 25 mars 2020 par Romain Loury
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La déforestation, fléau du climat, de la biodiversité et de la santé
La déforestation, fléau du climat, de la biodiversité et de la santé
IPBES

La crise planétaire du Covid-19, qui oblige désormais un tiers de l’humanité à demeurer confinée chez elle, peut être un «tournant» dans l’histoire de l’humanité, celui du respect des équilibres naturels, ont espéré plusieurs spécialistes de la biodiversité et du climat mercredi 25 mars.

Certes, il y a l’urgence sanitaire: enrayer la propagation de la maladie, traiter les malades, sauver les plus sévèrement atteints. Pour l’instant, la bataille est loin d’être gagnée. Mais au-delà du front sanitaire, d’autres batailles seront à mener, aux sources de cette crise: la destruction du vivant.

«Cette crise planétaire est le symptôme d’une crise plus profonde, en germe depuis longtemps, et qui présente plusieurs facettes», sanitaire, biodiversité, climatique, a estimé Elise Buckle, directrice de l’ONG Climate and Sustainability, lors d’une conférence de presse téléphonique organisée mercredi 25 mars. Selon elle, cette pandémie appelle ainsi à une remise en cause radicale de nos modes de vie, ancrés dans la destruction des milieux naturels, le laisser-faire climatique et une mondialisation inéquitable.

Déforestation, commerce d’espèces sauvages, etc.

Comme d’autres maladies émergentes, du sida au Zika en passant par le MERS-CoV, la grippe H1N1 et Ebola, les origines de la nouvelle pandémie sont claires: c’est la destruction des milieux naturels, en particulier des forêts tropicales, qui met en contact les espèces sauvages avec l’homme, ou avec des élevages industriels (porcs, poulets, canards, etc.). Ainsi que le commerce d’espèces sauvages, dont le pangolin, relais de l’actuel virus SRAS-CoV-2 -qui provient de la chauve-souris.

S’ensuivent des transmissions de microorganismes, jusqu’alors sans impact sur la faune sauvage, avec de possibles mutations et recombinaisons chez l’animal domestique. Jusqu’à la contamination de l’homme, puis à la propagation interhumaine.

En Asie du sud-est plus particulièrement, qui concentre déforestation, élevage animal, commerce d’espèces et forte pauvreté, «on crée des tremplins» pour de futurs pathogènes, estime Jean-François Guégan, chercheur à l’Inrae[i] et conseiller scientifique de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB).

Le chantier de l’après-crise

Une fois passée l’urgence sanitaire, «il faudra envisager à moyen terme de quelle manière on va sortir de cette crise, comment la société va se remettre en marche (…). Si on en ressort avec les mêmes solutions, on rencontrera les mêmes problèmes», juge Elise Buckle, selon qui il faut d’urgence stopper la déforestation et le financement des énergies fossiles.

«Dans les plans de relance qui commencent à pointer leur nez, il pourrait se trouver des choses inquiétantes. Cela va être un chantier primordial dans les mois qui viennent », ajoute Aleksandar Rankovic, chercheur à l’Iddri[ii], spécialisé dans la gouvernance internationale de la biodiversité. Pour Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS[iii], «nous sommes à un tournant, à un moment de bascule potentiel. Je souhaite que la crise actuelle ne soit pas seulement une crise d’anxiété, mais aussi une crise de résolution».

2020, l’année de la biodiversité chamboulée

Coïncidence troublante, cette crise planétaire intervient alors que 2020 était une année chargée sur le front de la biodiversité, avec la COP15 de la Convention sur la diversité biologique (CDB), prévue en octobre en Chine, et  le Congrès mondial de la nature, organisé en juin à Marseille par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Si le report de la première en 2021 doit être annoncé de manière imminente, celui du second, quasi-certain, demeure en cours de discussion.

«Ce n’est pas une bonne nouvelle, car il y a eu beaucoup d’efforts de mobilisation», reconnaît Aleksandar Rankovic. Toutefois, «ce n’est pas un revers: beaucoup d’éléments qui doivent être discutés lors de la COP15 demandent encore de la maturation, il faut utiliser ce temps [additionnel] pour développer ces points», ajoute-t-il. De plus, ces deux évènements pourraient «tirer parti des leçons de cette crise».



[i] Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement

[ii] Institut du développement durable et des relations internationales

[iii] Centre national de la recherche scientifique