Biodiversité: l’IPBES soumise aux aléas du financement international

Le 17 mars 2017 par Romain Loury
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Anne Larigauderie
Anne Larigauderie

Lancée en 2012, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques se trouve confrontée à des contraintes budgétaires. Le «Giec de la biodiversité», selon le surnom consacré, parviendra-t-il à mener à bien tous ses travaux prévus? Le point de vue de sa secrétaire exécutive, Anne Larigauderie.

Vives inquiétudes à l’issue de la cinquième assemblée plénière de l’IPBES, qui s’est déroulée du mardi 7 au vendredi 10 mars à Bonn (Allemagne): l’organisme se trouve financièrement dans l’orange, et trois rapports ne peuvent être lancés, faute de fonds. Contactée par le JDLE, sa secrétaire exécutive, Anne Larigauderie, y voit avant tout les aléas du financement international.

JDLE: A l’issue de la cinquième plénière de l’IPBES, vendredi 10 mars, les délégués se sont montrés inquiets de sa situation budgétaire. Comment la jugez-vous?

Anne Larigauderie: Globalement, il n’y a pas de grande différence par rapport aux années précédentes. Mais il est vrai que la réunion du groupe budget a été plus longue que prévu, et qu’elle a attiré beaucoup d’attention. L’IPBES n’a jamais été dans une situation dans laquelle les finances sont connues deux ans à l’avance. Nous avons approuvé un budget 2017 de 8,73 millions de dollars [similaire aux années précédentes]. Quant à celui de 2018, il a été revu à la baisse, à 5 millions de dollars [au lieu des 7,12 millions de dollars proposés par le secrétariat]. Nous ne disposons actuellement pas de ces 5 millions de dollars, mais je ne suis pas trop inquiète à ce sujet, car nous avons des bailleurs de fonds.

JDLE: En fonds déjà obtenus et promis, l’IPBES disposait, en décembre 2016, de 29,75 millions de dollars pour mener à bien son premier programme de travail d’ici mai 2019. Or vous estimez à 40,5 millions de dollars la somme nécessaire pour le boucler, soit un déficit prévu de 10,75 millions de dollars. N’est-ce pas insurmontable?

Anne Larigauderie: Les pays font l’annonce de leur contribution l’année où ils la versent. Pour 2018 et 2019, ils n’ont pas encore été invités à exprimer leur contribution. Pour 2018, ils le feront lors de la plénière qui aura lieu en mars 2018 en Colombie [à Medellín, ndlr]. Et depuis notre bilan de décembre 2016, d’autres pays ont fait des annonces: au lieu de 29,75 millions de dollars, nous sommes désormais à 31,5 millions de dollars, avec des versements annoncés pour 2017 par le Canada, le Chili, la Finlande, la France, l’Allemagne, le Japon, la Norvège, la Suède, la Suisse et le Royaume-Uni.

JDLE: Cette incertitude financière n’est-elle pas liée au mécanisme de financement de l’IPBES, qui repose uniquement sur des contributions volontaires? Et si oui, faudrait-il le revoir?

Anne Larigauderie: Nous allons en effet réfléchir à cela. En bouclant notre premier programme de travail, nous allons dresser un état des lieux à tous les niveaux, notamment sur le mécanisme de financement. La Convention sur la diversité biologique (CDB) dispose par exemple d’un système qui lui donne une plus grande sérénité. Comme pour la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques [la CCNUCC], c’est un mélange entre contributions volontaires d’une part, contributions fixes d’autre part. Celles-ci sont donc obligatoires, réparties par l’ONU en fonction du potentiel de financement des Etats. Nous pourrions aussi penser à un mécanisme mixte, pour ne pas être uniquement exposés à la volonté des Etats.

A la différence de ces deux conventions, placées sous l’égide de l’ONU, nous sommes, comme le Giec, un organisme indépendant. Notre fonds fiduciaire est toutefois administré par le PNUE [Programme des Nations unies pour l’environnement], nous sommes salariés du PNUE, comme le Giec avec l’OMM [Organisation météorologique mondiale]. Pour le reste, nous sommes tout à fait indépendants du PNUE dans la rédaction de nos rapports, et nous fixons notre budget lors des assemblées plénières. Le PNUE ne s’occupe pas de ce que nous faisons, uniquement de la manière dont nous le faisons.

JDLE: L’IPBES a déjà publié deux rapports, dont un sur les pollinisateurs, et en mène actuellement six autres. Trois autres n’ont toujours pas été lancés, car l’assemblée plénière a décidé d’éclaircir la situation financière avant qu’ils le soient. Quand le seront-ils?

Anne Larigauderie: Nous avons en effet eu des débats quant à la possibilité de lancer ou non ces trois rapports. Une partie des pays [plutôt ceux du Nord, principaux bailleurs de fonds de l’IPBES, ndlr] pensent que ce n’est pas raisonnable à court terme, tandis qu’une autre partie [ceux du Sud] estimait qu’il fallait les porter sur le budget 2018.

Mais à vrai dire, la raison n’est pas que financière. Il ne serait pas judicieux de lancer trop de rapports en même temps: nous pourrions saturer l’espace médiatique, mais aussi politique. Les Etats n’ont pas tous la même capacité à trouver des experts et à formuler des commentaires. C’est une question de pertinence: avec la Fondation pour la recherche sur la biodiversité [FRB], la France n’a aucun problème à organiser la distribution des commentaires, mais tous les pays n’ont pas les moyens de gérer autant de dossiers simultanément.

Pour ces trois travaux en suspens, il n’est pas évident qu’ils soient lancés en 2017, et la communauté ne comprendrait pas qu’on se jette sans être sûr des financements. Nous réévaluerons la situation lors de la plénière de 2018. Une fois de plus, je ne considère pas que le budget de cette année-là restera bloqué à 5 millions de dollars. Ce n’est qu’un budget de transition, nous trouverons les financements pour obtenir un budget à la hauteur de ce qui est demandé.

JDLE: Les discussions sur le lancement de ces trois rapports a engendré quelques tensions entre les Etats, notamment du Nord et du Sud. Faut-il y voir l’émergence d’une ligne de fracture au sein de l’IPBES?

Anne Larigauderie: Ce n’est pas du tout l’esprit de ce qui a été fait jusqu’à présent à l’IPBES. Certes, il y a eu des moments d’impatience, mais je ne pense pas qu’on puisse craindre une fracture. J’ai souvent entendu dire que le rapport sur les pollinisateurs était principalement destiné aux pays du Nord: ce n’est pas correct. Aussi bien au niveau des experts, dont une grande partie était d’Amérique latine, que de la substance du rapport, une grande partie de ce rapport est consacré aux pays en développement. Les messages clés ont été approuvés à Cancún [en décembre 2016, lors de la 13ème conférence des parties de la CDB], aussi bien par les pays en développement que par les pays développés. Je ne vois aucune fracture politique entre les Etats.

JDLE: Tout de même, le fait que les principaux donateurs soient des pays du Nord ne crée-t-il pas un déséquilibre au sein de l’IPBES? Les pays du Sud, dont la Chine et l’Afrique du Sud, n’ont pour l’instant que très peu contribué financièrement.

Anne Larigauderie: Ils contribuent, mais d’une manière moins visible. Par exemple, nous avons eu ici [à Bonn, siège de l’IPBES] un scientifique chinois pendant deux ans, dont la Chine a payé le salaire. Ce pays a d’ailleurs organisé, et financé, des réunions sur son territoire. La Chine traduit nos rapports, et il y a un grand intérêt de la communauté scientifique chinoise pour nos travaux. Même chose pour l’Inde: ce pays n’a versé qu’un tout petit peu à l’IPBES [20.000 dollars sur 2012-16], mais nous disposons de beaucoup d’experts indiens, et l’Inde a aussi accueilli des réunions. Ce sont des pays qui ont du mal à identifier des lignes budgétaires, et parfois à faire sortir de l’argent de leur territoire, mais ils n’en sont pas moins très impliqués.

JDLE: Pour reprendre la comparaison avec le Giec, la crise de la biodiversité ne souffre-t-elle pas d’un manque de visibilité par rapport au dérèglement climatique? Et n’est-ce pas là une difficulté importante pour l’IPBES?

Anne Larigauderie: Tout à fait, il faut améliorer la visibilité de la cause biodiversité. Nous avons la CDB et une communauté scientifique, mais il manquait un organisme similaire au Giec, qui puisse informer aussi bien les gouvernements que le grand public et la presse. Grâce au Giec et à ses rapports, il est désormais difficile pour un homme politique de se présenter à des élections sans parler du climat [sujet pourtant absent de la précampagne présidentielle française, ndlr], parce que le public a été informé du sujet. C’est ce que nous espérons faire avec l’IPBES.

De plus, le réchauffement climatique est beaucoup plus simple à expliquer que la crise de la biodiversité: il est quantifiable, avec des causes bien identifiées, faciles à expliquer. Et il est le fait de comportements dont on sait de quelle manière il faudrait les modifier. Le problème de la biodiversité est beaucoup plus compliqué, mais c’est tout de même un sujet qui parle à tout le monde.



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