Biodiversité: l’IPBES sort renforcée de Medellín

Le 30 mars 2018 par Romain Loury
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Anne Larigauderie
Anne Larigauderie

Avec cinq rapports importants publiés, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) sort revigorée de sa sixième session plénière, qui s’est déroulée du 17 au 24 mars à Medellín (Colombie). Quant aux inquiétudes financières de 2017, elles semblent désormais dépassées. Le point avec sa secrétaire exécutive, Anne Larigauderie.

 

JDLE: Quel bilan tirez-vous de cette session plénière de Medellín?

Anne Larigauderie: Tout s’est bien passé, nous sommes très satisfaits du résultat. Cela a été une semaine très chargée, avec l’approbation de cinq rapports [quatre régionaux (Afrique, Amériques, Asie/Pacifique, Europe/Asie centrale) et un, thématique, sur la dégradation des sols, ndlr]. Normalement nous produisons un rapport par an, parfois deux, jamais cinq! Il a fallu organiser des séances de nuit tous les soirs, les délégués des Etats membres ont été très sollicités.

JDLE: En quoi consiste ce travail d’approbation lors d’une session plénière?

Anne Larigauderie: C’est un passage du texte au peigne fin, au cours duquel les délégués posent des questions aux chercheurs [à l’origine des rapports]. Toute affirmation dans le texte doit avoir une bonne raison d’y être, et reposer sur des bases scientifiques solides. C’est tout l’enjeu du dialogue entre science et politique, car c’est sur la base de ces rapport, une fois approuvés, que les décideurs politiques prendront leurs décisions. Si ce travail a pris du temps, nous n’avons pas connu de blocage particulier.

JDLE: Lors de la cinquième session plénière, à Bonn en mars 2017, trois projets d’évaluations avaient été suspendus, sur fond d’incertitudes financières. Où en est-on désormais?

Anne Larigauderie: Il a été décidé à Medellín de lancer deux de ces évaluations en 2018, la troisième en 2019. Celles initiées cette année [qui devraient être publiées en 2020] auront trait, pour la première à l’usage durable des espèces sauvages, pour la seconde à la méthodologie d’évaluation des bienfaits apportés par la nature. Celle lancée en 2019 [publication prévue en 2021] concernera les espèces exotiques envahissantes. La décision de lancer ces trois évaluations, et l’ordre dans lequel les lancer, a été prise de manière assez consensuelle. Il faut dire que la situation financière est beaucoup plus favorable, cela y fait!

JDLE: En 2017, l’IPBES avait en effet opté, de manière temporaire, pour un budget 2018 de 5 millions de dollars, contre 8,73 millions de dollars en 2017. Finalement, il a été décidé de le ramener à 8,57 millions de dollars. Pourquoi cela ?

Anne Larigauderie: Nous avons reçu beaucoup de nouvelles contributions. En particulier de l’Union européenne, qui a désormais le statut de membre «observateur augmenté»: elle a les mêmes droits que les Etats membres de l’IPBES, comme ceux de s’exprimer ou de nommer des experts, mais pas celui de vote. L’UE nous a ainsi fait une offre de quatre millions d’euros répartis sur plusieurs années. L’Agence française de développement (AFD) a quant à elle fait en 2017 une offre de 1 million de dollars [900.000 euros], de même que plusieurs autres pays, qui sont déjà de grands donateurs de l’IPBES, comme l’Allemagne, le Japon, la Norvège et la Suède. Nous avons par ailleurs reçu beaucoup de contributions en nature, par exemple pour accueillir des réunions ou pour des locations de salles: en 2017, cela s’est élevé à 3,2 millions de dollars.

JDLE: En 2017, un débat avait émergé à Bonn quant à la possibilité pour les pays en développement de contribuer plus. Où en est la situation?

Anne Larigauderie: Pour beaucoup de pays en voie de développement, il est difficile de sortir de l’argent liquide du pays, mais ils contribuent tout de même en nature, par exemple en accueillant des unités de soutien technique. A Medellín, la Suisse et l’Allemagne ont d’ailleurs demandé à ces pays de faire un petit effort en ce sens: à ce jour, seuls 20 à 25 Etats membres, parmi les 129 que compte l’IPBES, le financent. Il est à noter aussi que, contrairement aux conventions onusiennes comme la CDB [Convention sur la diversité biologique], la contribution financière à l’IPBES par ses Etats membres n’est pas obligatoire.

En matière de collecte de fonds, la France a mis à notre disposition un professionnel à plein temps, qui est arrivé chez nous il y a quelques semaines. Nous allons essayer de diversifier le financement, tout d’abord auprès d’autres Etats membres, mais nous allons aussi étudier d’autres pistes, notamment par le secteur privé.

JDLE: La prochaine session plénière de l’IPBES, celle de 2019, aura lieu à Paris. Quels en seront les temps forts?

Anne Larigauderie: Cette session aura lieu du 29 avril au 4 mai, au siège de l’Unesco [Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, ndlr]. C’est là que l’IPBES publiera son évaluation mondiale de la biodiversité. Lancé il y a deux ans, ce travail fera état de nouveaux scénarios, de nouvelles données, au-delà de celles déjà publiées dans les quatre rapports régionaux. Nous allons notamment analyser les liens entre les régions, l’impact d’une région sur une autre, afin de dégager une image globale de la biodiversité. Le dernier travail de cette ampleur remonte à 2005, avec l’évaluation des écosystèmes pour le Millénaire.

Nous adopterons aussi à Paris notre deuxième programme de travail, pour 2019-2030 [le premier couvre la période 2014-2018], sur lequel nous avons fait un premier tour de piste à Medellín. Tout au long de l’année, nous mènerons des réunions de concertation, et lancerons des appels à idées pour mettre en forme ce programme de travail. Parmi les idées déjà avancées, le rôle de la biodiversité dans des secteurs tels que la santé, l’alimentation, l’eau ou l’énergie, afin de faire prendre conscience que toutes ces grandes thématiques sont tributaires de la biodiversité.

Contrairement au premier, ce deuxième programme de travail ne sera pas entièrement fixé: deux ou trois thématiques seront décidées pour une première vague d’évaluations, puis il s’agira d’un «programme roulant», afin de garder de la souplesse pour les futures évaluations.

JDLE: N’est-ce pas d’ailleurs ce qui a péché dans le premier programme de travail, ce cadre un peu trop figé?

Anne Larigauderie: Nous avons peut-être été trop gourmands au départ, en listant beaucoup de thématiques, sans possibilité de revenir dessus. Il est important que notre calendrier ne soit pas rigide.

JDLE: Comment jugez-vous la place accordée à la biodiversité dans le débat public?

Anne Larigauderie: A l’IPBES, nous avons espoir de parvenir à ce que la biodiversité soit considérée au même niveau que la cause climatique. Il n’est plus possible de continuer comme cela, avec des centaines d’espèces qui disparaissent. Une planète où l’homme est de plus en plus seul, est-ce vraiment cela qu’on veut?

En 2019, la France accueillera la plénière de l’IPBES et le sommet du G7, puis le congrès mondial de la nature de l’UICN [Union internationale pour la conservation de la nature, un congrès de 2020 pour lequel Marseille s’est portée candidate, ndlr]. Espérons que cela sera une année charnière, et que le président Macron prendra la parole sur la biodiversité comme il l’a fait pour le climat, qu’il donne un coup de fouet. Il faut mettre le paquet pour que la biodiversité ne soit plus le parent pauvre du climat, qu’elle devienne une politique aussi importante. Car si l’on se soucie du climat, c’est tout d’abord pour son impact sur la biodiversité, pour la vie sur Terre.



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