Biodiversité: chez les chercheurs, le réalisme du déclin

Le 10 septembre 2018 par Romain Loury
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La fragmentation de l'habitat, fléau de la biodiversité
La fragmentation de l'habitat, fléau de la biodiversité
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Trop pessimiste, la biologie de la conservation? Pas sûr: selon une étude française publiée lundi 10 septembre dans la revue Trends in Ecology & Evolution, les travaux scientifiques publiés depuis une quinzaine d’année dépeignent au contraire un tableau réaliste de la situation, celle d’une biodiversité dont le déclin s’accélère. Mais sans éluder les mesures de protection efficaces.

Comme tout sujet environnemental, celui de la biodiversité est rarement le lieu des bonnes nouvelles. La faute à qui? Nombreux, y compris parmi des chercheurs de la discipline, estiment que la production scientifique a trop souvent tendance à noircir le tableau. Au risque de démobiliser la société civile.


Or la situation est plus complexe qu’il n’y paraît, selon l’étude publiée lundi par deux chercheurs français, Laurent Godet, du laboratoire Littoral, environnement, géomatique et télédétection (LETG) de Nantes, et Vincent Devictor, de l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Isem)1. C’est à un copieux «devoir d’inventaire» auquel les deux chercheurs se sont astreints, épluchant 12.971 études publiées entre 1990 et 2014 dans neuf grandes revues internationales de biologie de la conservation.
 

Une crise planétaire, qui s’accélère

Cette méta-analyse «nous montre deux choses: d’une part, la crise de la biodiversité va en s’accélérant, et beaucoup de papiers la prévoient. Elle est planétaire, et touche de nombreux groupes d’espèces. D’autre part, on connaît très bien les causes de cette crise», explique Laurent Godet, contacté par le JDLE.

Surnommées les «quatre grands maux», il s’agit de la fragmentation des habitats, de la surexploitation des milieux naturels, des invasions biologiques et de l’extinction en chaîne –«une espèce qui s’éteint entraîne d’autres extinctions dans son sillage», explique Laurent Godet. A quoi s’ajoutent deux autres causes, planétaires, à savoir le changement climatique et le changement d’usage des sols.
 

Quelques bonnes nouvelles aussi

Les biologistes ne sont pas «fatalistes de manière dogmatique», juge le chercheur nantais. De nombreux articles font ainsi état des méthodes efficaces pour enrayer la disparition d’espèces, ou même d’un retour spontané de certaines d’entre elles, sans que les causes en soient toujours identifiées.

Exemple, en France: le loup, éradiqué au cours du 20èe siècle, mais qui depuis son retour sur le sol français en 1992 y atteindrait désormais les 430 individus. Ou encore le récent retour du castor dans la Loire. Lundi matin, l’autre co-auteur de l’étude, Vincent Devictor, était justement en train d’étudier les loutres dans la rivière Hérault.
 

Des biais possibles de publication

Certes, la publication des travaux comporte des biais possibles. En particulier sur les mesures de protection: celles qui marchent ont-elles plus ou moins de chances auprès des reviewers? La réponse n’est pas évidente: pour Laurent Godet, les bonnes nouvelles pourraient passer pour «plus originales, donc plus ‘publiantes’». A l’inverse, elles pourraient «aller à l’encontre du message général porté par la communauté scientifique».
 

La modestie des préconisations scientifiques

Selon les deux chercheurs, la communauté scientifique «n’est ni optimiste, ni pessimiste, elle est réaliste». «Si elle a quelque chose à se reprocher, c’est de prendre trop de précautions dans ses préconisations, en prônant des mesures a minima, qui sont déjà des compromis. Par exemple en biologie des populations, on évoque la superficie minimale d’un écosystème pour qu’il puisse fonctionner, ou la population minimale viable pour qu’une espèce survive. Comme s’il s’agissait de conserver les espèces au bord de l’extinction», explique Laurent Godet.

Un tort, selon le chercheur, d’autant qu’une fois dans les mains des politiques, ces préconisations scientifiques seront confrontées aux usages humains de la nature. «Au final, on vide ces mesures de leur contenu», déplore Laurent Godet. Exemple le loup, espèce protégée mais chassée de manière dérogatoire, avec autorisations de tirs à hauteur de 10% des effectifs par an: dans un objectif de compromis, «on aboutit donc à un juste milieu qui au final ne satisfait personne», ni les éleveurs ni les écologistes, constate le chercheur.

Dans un référé daté du 14 juin, mais publié lundi 10 septembre, la Cour des comptes juge sévèrement la tutelle de l’Etat sur les opérateurs français de la biodiversité. Après contrôle de plusieurs d’entre eux, dont les Parcs nationaux de France (PNF), l’Agence des aires marines protégées (AAMP) et l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema) –tous regroupés depuis janvier 2017 dans l’Agence française pour la biodiversité-, la cour estime que leurs missions sont «insuffisamment explicitées et évaluées par l’Etat».
Idem d’un point de vue économique: «alors que les opérateurs doivent contribuer à l’effort de redressement des comptes publics, l’exercice de la tutelle est demeuré peu satisfaisant, sur la définition de leur modèle économique. Aucune directive n’a accompagné, par exemple, les parcs dans la diversification de leurs ressources, alors même que ces structures, de taille modeste, ne peuvent maîtriser seules les pratiques et l’ingénierie financière». Même flou au niveau juridique, où l’Etat devrait fixer aux opérateurs des règles «claires et mieux harmonisées», pointe par ailleurs la Cour des comptes.

1 Le LETG est placé sous l’égide du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), des universités de Bretagne occidentale, de Caen-Normandie, d’Angers et de Nantes, l’Isem sous celle du CNRS, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), de l’EPHE et de l’université de Montpellier.



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