Bio/conventionnel: la sécurité alimentaire, un faux problème?

Le 27 février 2017 par Romain Loury
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Le bio progresse en France
Le bio progresse en France

Pour les tenants de l’agriculture conventionnelle, c’est l’argument massue: face à la forte croissance démographique mondiale, la sécurité alimentaire nécessitera des rendements maximaux. Pour les chercheurs, la situation est loin d’être aussi tranchée.

C’est un dilemme qui semble difficile à dépasser: d’une part, la croissance démographique va nécessiter une hausse de 70% de la production agricole d’ici 2050, estime l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO); d’autre part, l’intensification agricole risque d’engendrer des dommages croissants sur l’environnement, avec des impacts aussi bien chimiques que climatiques.

Pesticides: des dégâts supérieurs aux bénéfices?

Parmi les principaux méfaits de l’agriculture, la surconsommation de pesticides, dont les dégâts environnementaux et sanitaires ne sont plus à démontrer. Lors d’une étude publiée en mars 2016, deux chercheurs de l’Inra, le Montpelliérain Denis Bourguet et le Niçois Thomas Guillemaud, se sont penchés sur les externalités négatives de ces substances.

Constat frappant: d’un point de vue économique, le rapport bénéfice-coût, que plusieurs études estiment s’élever jusqu’à 10, pourrait en fait être bien plus bas qu’on ne le pensait jusqu’alors, lorsqu’on tient compte de toutes ces externalités négatives. Au début des années 1990 aux Etats-Unis, il pourrait même avoir atteint la valeur de 0,7, ont calculé les deux chercheurs.

Corollaire: l’usage des pesticides pourrait désormais coûter plus qu’ils ne rapportent à la société. «C’est un calcul qui comporte de grandes marges d’erreur: de plus, il ne s’applique qu’à la situation des Etats-Unis. En l’état, il nous est impossible d’extrapoler ce chiffre à la situation française, où les pratiques sont différentes, les substances employées aussi», tempère Denis Bourguet.

N’empêche: leur étude démontre, a minima, que «l’équilibre coût/bénéfice n’est peut-être pas autant en faveur des pesticides qu’on le pensait jusqu’alors», ajoute le chercheur. Inquiétude majeure, l’impact sanitaire des pesticides, qui demeure mal évalué: «il faut porter plus d’attention aux problèmes de santé humaine, juge Thomas Guillemaud. C’est le premier poste d’externalités négatives, mais il y a encore très peu de données à ce sujet».

Des différences de rendement très relatives

Quant aux rendements, des études récentes ont révélé que ceux du bio pourraient être nettement relevés par certaines pratiques, telles que la polyculture ou une rotation accrue des cultures, avec des écarts avec le conventionnel inférieurs à 10%.

Interrogée à ce sujet, Natacha Sautereau, agro-économiste à l’Institut technique de l’agriculture biologique (ITAB, Avignon) et co-auteure d’un rapport publié en novembre 2016 sur les externalités positives du bio, rappelle que, selon plusieurs méta-analyses, la différence de productivité entre bio et conventionnel peut atteindre, pour les grandes cultures céréalières, «de 10% à 20, parfois 40%».

Mais ces chiffres cachent des biais importants, juge Natacha Sautereau. Exemple pour l’élevage, où l’on prend rarement en compte les surfaces nécessaires à la production brésilienne de soja, dont les tourteaux nourrissent les bœufs «conventionnels» français.

Et au-delà de cette externalisation des impacts, «on ne tient compte que du rendement de la culture en question, en omettant l’ensemble de la production de biomasse, dont les cultures associées et les cultures intermédiaires», explique Natacha Sautereau, qui cite l’agroforesterie, nettement plus productrice de biomasse (bois compris) que l’agriculture conventionnelle.

Le conventionnel nourrit mal la planète

Le tout-bio pourrait-il dès lors nourrir la planète? Pour Natacha Sautereau, «la question se pose de toute manière avec l’agriculture conventionnelle: elle nourrit mal la population, avec des problèmes d’accès à la nourriture, de graves problèmes de malnutrition d’une part, d’obésité et de maladies cardiovasculaires d’autre part. Ce n’est pas une question de rendement, c’est avant tout une question de pauvreté».

«Est-ce que le bio ferait mieux que cela? Dans les pays en développement, où la marge de progrès est importante, il pourrait favoriser une meilleure valorisation des ressources, et donc un accroissement des rendements, poursuit-elle. Pour les pays développés, on aurait une relocalisation de la production, avec par exemple moins recours au soja importé».

Au-delà des rendements et de la répartition des aliments, se pose la question cruciale du gaspillage alimentaire, dont on estime qu’il affecte environ un tiers de la production agricole mondiale.

En l’absence de données de comparaison bio/conventionnel à ce sujet, difficile de dire quel serait l’impact du tout-bio: «le sujet est au cœur du débat sur la sécurité alimentaire, au-delà de l’opposition entre conventionnel et bio». Reste que, «en France, les consommateurs de produits bio s'orientent davantage vers les produits frais que vers les produits transformés», indique Natacha Sautereau.

Pas d’antagonisme aussi net, selon l’ANPP

Du coté de l’Association nationale pommes poires (ANPP), souvent jugée très favorable à la cause des pesticides, on se refuse à opposer aussi clairement les deux modes de production.

Au-delà du choix des substances utilisées, «il existe une grande perméabilité entre les deux systèmes», juge son directeur Josselin Saint-Raymond: «le conventionnel repose sur les fondements du bio, par exemple le choix des variétés, l’absence d’interventions systématiques, ou encore le recours aux coccinelles sur pucerons».

Selon des données issues des adhérents de l’ANPP (dont 400 hectares cultivés en bio, sur un total de 21.000 hectares), les rendements sont de 47 tonnes par hectare et par an chez les producteurs en conventionnel, contre 20 tonnes/ha/an en bio, indique Josselin Saint-Raymond.

«La différence est très nette, mais il existe des disparités très importantes d’une variété à l’autre, selon l’historique du verger: par exemple, la pomme Juliet, en bio, atteint souvent des rendements assez faibles dans les premiers vergers, mais peut se rapprocher du conventionnel au fil du temps», ajoute-t-il.

En France, le bio connaît une forte progression: fin 2016, il concernait 1,54 million d’hectares de surfaces cultivées, dont un tiers en conversion, soit 16% de plus qu’en 2015, selon le bilan annuel publié mardi 21 janvier par l’Agence Bio. Malgré ces progrès, la France reste en-deçà de la moyenne européenne, avec 5,7% de sa surface agricole utile (SAU) cultivée en bio, contre 6,2% dans l’UE.



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