Bertrand Piccard: il faut fédérer l’Europe au lieu de la cliver

Le 10 décembre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Betrand Piccard est à Katowice pour présenter les initiatives de la fondation Solar Impulse
Betrand Piccard est à Katowice pour présenter les initiatives de la fondation Solar Impulse

Le copilote du premier avion solaire à avoir bouclé le tour du monde a atterri. Il anime la fondation Solar Impulse qui entend sauver la planète avec des technologies existantes mais peu connues. Le JDLE l’a rencontré entre deux réunions à la COP.

Vous êtes présent à la COP 24 pour présenter l’initiative de la fondation Solar Impulse. En quoi consiste-t-elle?

Notre défi est de réunir 1.000 technologies, rentables économiquement et écologiquement, qui soient utilisables pour protéger l’environnement.

 

Combien de projets ou de technologies avez-vous sélectionnés?

1.400 entreprises ont signé pour déposer leurs solutions, qui sont en cours d’expertise. Lorsque cette expertise est positive, projets et technologies décrochent notre label, qui prouve leur rentabilité économique et leur efficacité environnementale. Pour le moment, 55 technologies l’ont reçu. Notre problème n’est pas de faire remonter des propositions, mais de trouver suffisamment d’experts pour auditer tous ces projets.

 

Peut-on établir une typologie des projets labellisés?

Nous en avons pour la gestion de l’eau, la production et la distribution d’énergie, les processus industriels, l’agriculture, l’organisation des villes et la mobilité. Et l’on voit déjà émerger des choses fantastiques. Je pense à un système qui permet de produire de l’électricité à partir du mouvement des vagues.

 

ça n’est pas nouveau…

Non, mais celui-ci peut être installé le long des plages, sous un ponton, par exemple. Plus besoin d’aller au large ou de l’ancrer sur le fond de la mer, ce qui réduit son impact environnemental. J’ai été subjugué par son efficacité. Je pense aussi à un boîtier qui améliore sensiblement la combustion d’essence et diminue de 80% la production de particules et de 20% la consommation de carburant d’une voiture. Dommage qu’on ne l’ait pas distribué en France. L’augmentation de la taxe carbone serait ainsi passée complètement inaperçue…

 

Vous évoquiez des systèmes de production d’électricité…

Il s’agit d’un système de mini-réseau, couplé à une centrale photovoltaïque et à un système de télépaiement. Ce dispositif permet d’alimenter des villages non raccordés au réseau classique et offre aux habitants la possibilité de payer leur électricité grâce à leur téléphone mobile.

 

Et tous ces systèmes sont prêts à être mis sur le marché?

Certains le sont déjà, mais à une petite échelle. D’autres le seront bientôt.

 

Qu’apporte votre labellisation?

Elle prouve que les projets sont rentables, ce qui peut intéresser le monde des finances et de l’industrie.

 

Peut-on vous soumettre n’importe quelle technologie, quelles sont les limites?

Les entreprises doivent respecter les principes du Global Compact des Nations unies. Les projets doivent améliorer la qualité de vie. Et doivent être produits en respectant la vie humaine, l’environnement et la société.

 

Pourriez-vous labelliser une solution de géo-ingénierie, par exemple?

 

On regarde tout. Mais si l’on prend un exemple, Monsanto n’est pas une entreprise qui répond aux normes éthiques que nous défendons.

 

Et la géo-ingénierie?

S’il s’agit d’émettre des particules de sulfate dans l’atmosphère, c’est a priori quelque chose que nous allons refuser. Cela n’améliore pas la qualité de vie des gens. Ce genre de technologies cherche juste à compenser nos excès d’émissions. En les mettant en œuvre, on réduit l’ensoleillement de la planète, ce qui va perturber la vie des gens. C’est clairement quelque chose de négatif. Il ne faut pas s’adapter aux conséquences mais lutter contre les causes.

 

Les technologies que vous labellisez seront-elles aussi utiles pour l’adaptation que pour l’atténuation?

Il est trop tôt pour se concentrer sur l’adaptation. Ce serait considérer que la bataille est perdue.

 

Les conclusions du rapport spécial du Giec[1] sur le réchauffement à 1,5°C ne sont pourtant pas optimistes …

C’est possible de réduire nos émissions considérablement avec des avantages énormes pour les populations et pour l’industrie. Si l’on n’a plus de croissance, c’est parce que les gens qui ont les moyens ont déjà tout acheté. On peut moderniser les infrastructures énergétiques, changer la façon de consommer l’énergie et de la gérer. Avec ces technologies qui existent déjà, on peut diviser par deux la consommation d’énergie de la planète. C’est hyper rentable et ça crée une croissance propre: gagner de l’argent, en augmentant le PIB, sans augmenter le nombre d’objets.

 

Pensez-vous que les compagnies pétrolières goûteront ce discours?

Oui, parce que le monde change. Aujourd’hui, tout le monde peut produire de l’énergie. Elles n’en ont plus le monopole. Ce qui manque, ce sont les capacités de stockage d’énergie qui réduisent les besoins en capacités de production. Si les pétroliers comprennent cela, ils vont se diversifier. S’ils ne le comprennent pas, les investisseurs retireront leurs capitaux du secteur pétrolier. Et si le mouvement se généralise, cela provoquera le plus gros krach financier de l’histoire de l’Humanité. Et nous coulerons tous avec eux. Les pétroliers ne sont pas des ennemis mais des compagnons d’aventure: on doit les aider à se diversifier et à communiquer sur les nouveaux marchés de l’énergie.

Communiquer, c’est la deuxième phase de l’initiative Solar Impulse?

Oui. Ce que nous voulons faire, c’est montrer aux chefs d’Etat que les industries et les infrastructures peuvent être modernisées, que les objectifs environnementaux peuvent être beaucoup plus ambitieux: les solutions existent.

 

Pourquoi ces technologies croupissent-elles alors?

Parce qu’il n’y a pas de réglementation: il est toujours permis de polluer, d’émettre du CO2, d’assécher des régions, d’utiliser des moteurs à explosion qui ont un rendement énergétique près de 4 fois inférieur à celui d’un moteur électrique.

 

Comment convaincre les gouvernements de changer de braquet?

Une fois que nous aurons sélectionné nos 1.000 technologies, nous irons voir les gouvernements du monde entier avec les médias et les activistes. Ils nous recevront car nous avons des solutions rentables à leur proposer.

 

Vous êtes psychiatre de formation. Comment expliquer que votre discours ne constitue pas la colonne vertébrale de programmes de gouvernement?

La peur de la nouveauté et l’absence d’incitation à changer. Comme psy, j’ai toujours vu des patients qui voulaient garder leur statu quo, –lesquels les faisaient souffrir pourtant. Je leur donnais les outils psychologiques pour qu’ils s’épanouissent dans une vie nouvelle meilleure et qu’il aient confiance en eux pour y arriver. C’est exactement ce que je fais ici. Dire que la terre brûle, c’est inaudible pour un patron qui a des milliers de salaires à payer chaque mois. Il faut parler son langage et faire de même avec le président brésilien ou américain.

 

Je m’adresse toujours au psy: pourquoi les partis politiques des vieilles démocraties, qui n’ont ni projet ni programme, ne s’inspirent-ils pas de votre discours?

Le laxisme, la paresse, l’arrogance qui fait croire que l’on est arrivé au sommet de ce que l’on peut faire. S’il y a autant de populisme aujourd’hui, c’est parce que nos gouvernants ne donnent plus de vision, ne génèrent plus d’enthousiasme collectif. Cela laisse la place à ceux qui ont une vision, aussi mauvaise soit-elle. Les partis doivent urgemment devenir des leaders et quitter leur situation de gestionnaire de la vie au jour le jour.

 

Mais il n’y a personne aujourd’hui pour redynamiser le discours politique.

C’est ce que je veux faire à travers l’initiative Solar Impulse. Protéger l’environnement, ça peut fédérer. Et fédérer, c’est important à un moment où l’ont veut cliver l’Europe sur des questions économiques et migratoires. Au lieu de la fédérer sur un programme écologique, qui est totalement rentable, créateur d’emplois, de richesses et d’intégration. Un projet créateur d’espoir.

 



[1] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

 



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