Barrages dans les Balkans: «un capitalisme sauvage dans un milieu encore sauvage»

Le 26 avril 2018 par Marine Jobert
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Roberto Epple, président d'ERN.
Roberto Epple, président d'ERN.
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Albanie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Kosovo, Macédoine, Monténégro, Serbie, Slovénie et la Grèce. Neuf pays et 2.800 projets de barrage. Pas loin de 200 sont déjà construits, mais la plupart sont encore dans les cartons et des associations écologistes et des riverains espèrent stopper ce qu’ils anticipent comme un saccage pour ces cours d’eau originels, berceaux d’une faune et d’une flore en partie endémiques. Roberto Epple, président et fondateur du ‘European Rivers Network’ (ERN) a répondu aux questions du Journal de l’environnement.

JDLE – Ce chiffre de 2.800 barrages paraît énorme…

Roberto Epple – C’est vrai, mais ils concernent un territoire immense, qui part de la Slovénie jusqu’à la Grèce. Quant au nombre de barrages, on peut le relativiser en comparant avec la situation en France, qui compte 2.500 petits et moyens barrages et 500 grands barrages. Dans les Balkans, une dizaine de ‘grands’ sont projetés, d’une puissance supérieure à 200 mégawatts (MW), le reste ne dépassant pas les 15 MW, voire 4 à 6 MW (contre en moyenne 3 à 4 MW en France).

JDLE – Les Balkans sont aujourd’hui un paradis de rivières et de fleuves encore intacts,dans beaucoup de régions quasiment vierges de tout équipement hydroélectrique. Cette quantité de barrages qui s’annoncent risquent d’avoirdes effets désastreux surla faune et la flore.

ERN décerne des labels ‘Site Rivières sauvages’ aux cours d’eau les plus vierges, pour mieux médiatiser leur possible destruction, augmenter la mobilisation locale et internationale et obtenir des fonds qui se substituent aux gains espérés par l’exploitation des barrages. Sur les quelque 35.000 kilomètresde rivières de la péninsule balkanique, 30% sont dans un état pristin[1] et 50% dans de bonnes conditions hydromorphologique et de biodiversité. Une pépite, dans le paysage européen.

Roberto Epple – Effectivement,ces rivières et ces fleuves sont dans le même état de nature que nos propres cours d’eau il y a 100 ans. Environ 10% d'espèces de poissons d’eau douce européens sont menacées par ces barrages. Aujourd’hui, on sait que ces barragesont une certaine utilité au plan énergétique, mais au prix de gros problèmes écologiques. En outre, la plupart des barrages projetés sont si petits que leur puissance ne contribuera pas de manière significative au mix énergétique. Comparons avec la situation française: seul 1,5% de la production électrique hexagonale est le fait de 2.500 ouvrages de petite taille. Ce sera pareil là-bas: la majorité de ces petits barrages ne seront d’aucune utilité sur un territoire où il y a peu d’industries locales, comme ce peut être le cas en Savoie par exemple. L’argument de la stabilisation du réseau n’est pas pertinent non plus, car celle-ci s’opère depuis longtemps avec des techniques modernes, et surtout pas avec des barrages au fil de l'eau. Le solaire et vent contribuent mieux et avec moins d'impacts environnementaux et peuvent même être combinés avec certains barrages de grande ou de moyenne taille (STEP) ou encore avec d'autres techniques de stockage.  Notre but n’est pas d’arrêter TOUS les barrages, mais de faire entendre que la petite hydroélectricité n’est pas la solution etn’est pas rentable non plus,du fait des subventions massives qu’elle avale. Sauf pour ceux qui capteront les capitaux des politique de soutien aux énergies renouvelables, qui viennent en grande partie des pays de l’Ouest. [Un rapport de l’ONG CEE Bankwatch Network de mars 2018 montre que depuis 2005, la Berd[2], la BEI et la Banque mondiale ont injecté 727 millions d’euros en prêts et en garantie pour 82 projets hydroélectriques. Des banques commerciales ont également prêté de fortes sommes pour ces projets].

JDLE – Est-il encore temps d’infléchir ces projets?

Roberto Epple – Pour environ 200 d’entre eux, le coup est déjà parti. Mais la plupart [1.119 projets, selon CEE Bankwatch] sont encore dans les cartons, nous avonsdonc toutes les chances d’infléchir cette politique. L’objectif, ce n’est pas d’interdire ces projets d’accès aux énergies renouvelables, mais d’obtenir une sorte de plan général (Master Plan) qui déterminerait des zones dans lesquelles il ne faudrait en aucun cas construire, comme dans les parcs nationaux. Sur la partie centrale des fleuves, ces constructions auraient pour effet de bloquer tous les affluents en amont. Il vaudrait donc mieux maintenir ouvert le cours principal et construire sur quelques affluents, ce qui aurait notamment pour effet de moins entraver les migrations des poissons. Aujourd’hui, n’importe quifait n’importe quel barrage, n’importe où! Imaginez: plusieurs pays, avec des langues différentes, avec des cultures différentes et sans directive-cadre comme dans l’Union européenne pour limiter les dégâts! Leur seul point commun: les financements européens, voire des subventions nationales.

JDLE – Dans The Guardian, une source européenne déclare qu’autoriser ces constructions reviendrait à «verser du ciment sur la région entière».

Roberto Epple – L’UEest déchirée entre deux directives: cellesur les énergies renouvelables et la directive-cadre Eau,qui impose notamment une restauration de la morphologie et  la préservation de la biodiversité. Elle a récemment déconseillé de façon officielle la construction de barrages d’une puissance inférieure à 10 MW. C’est un premier espoir, que vont relayer les associations EuroNature et RiverWatch via leur campagne «Save the blue heart of Europe», pour obtenir notamment de Bruxelles qu’elle commande des études d’impact et élabore un plan général. Car actuellement règne un capitalisme sauvage dans un milieu encore sauvage et il ne faudrait pas répéter ce qui a été fait chez nous.



[1] pristin: primaire, primitif, originel

[2] Berd: Banque européenne pour la reconstruction et le développement

 



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