Barrage de Sivens: le rapport d’expertise dénonce un projet bancal

Le 27 octobre 2014 par Stéphanie Senet
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Les critiques du CGEDD ont été émises dès septembre 2013
Les critiques du CGEDD ont été émises dès septembre 2013

Alors que la mort d’un manifestant[1], dans la nuit du 25 au 26 octobre, a endeuillé la mobilisation contre le barrage de Sivens (Tarn), le rapport d’expertise commandé par le ministère de l’écologie critique sévèrement le projet. Publié ce 27 octobre, il dénonce une surestimation des besoins, une étude d’impact «de qualité très moyenne» et un financement fragile.



[1] Rémi Fraisse, 21 ans, était bénévole botaniste à Nature Midi-Pyrénées

 

La version actuelle du projet de barrage pèche sur trois points principaux. Telle est la conclusion du rapport réalisé par Nicolas Forray et Pierre Rathouis, ingénieurs généraux des eaux, des ponts et des forêts au Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), après 4 semaines d’investigation. Mandatés en septembre par le ministère de l’écologie, leur synthèse confirme les critiques portées par le Collectif de sauvegarde de la zone humide du Testet, opposé au projet.

 

Des besoins réels mais surestimés

Le développement très important de l’irrigation, dans les années 1980 et 1990 sur le bassin Adour-Garonne, a conduit à une dégradation quantitative de l’eau potable et du fonctionnement biologique des cours d’eau. Pour optimiser les volumes prélevés, seuls des plans de gestion des étiages (PGE) ont été mis en place, comme celui du Tescou, approuvé en mars 2004 par la préfète du Tarn-et-Garonne mais non revu depuis. Le rapport du CGEDD préconise de remplacer ces plans, lorsqu’ils ont plus de 10 ans, par des schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE).

Autre problème: les retenues collinaires, massivement développées par les exploitants agricoles (près de 200 aujourd’hui), disposent d’une capacité largement sous-exploitée: environ 120.000 mètres cubes par an pour une capacité totale de 965.000 m3.

Point central du débat, le volume de substitution destiné à l’irrigation a été surestimé d’au moins 35%[1]. Comme le signalait le Collectif de sauvegarde de la zone humide du Testet, ce chiffre est en effet basé sur une méthode de calcul ancienne, datant de 1997, et fondée sur des besoins forfaitaires à l’hectare, alors qu’une gestion volumique plus précise est disponible depuis 2004.

Depuis 10 ans, les agences de l’eau disposent de données précises sur les volumes prélevés, soumis à redevance lorsqu’ils dépassent 4.000 m3/an. La mission propose donc de revoir le volume de substitution à la baisse: de 726.000 à 448.000 m3. Ce qui correspond à 90% du maximum prélevé, soustraction faite de 100.000 m3 déjà sécurisés par le barrage de Thérondel (Tarn-et-Garonne). Au final, le volume d’irrigation dans la retenue de Sivens ne devrait pas dépasser 560.000 m3 au lieu des 907.500 m3 prévus initialement.

Quant au nombre de bénéficiaires du barrage, autre point de controverse, le conseil général du Tarn (maître d’ouvrage) l’évalue à 81 exploitations contre 19 seulement selon le Collectif du Testet. Le rapport d’expertise en a dénombré 30.

 

Une étude d’impact «de qualité très moyenne»

Le rapport pointe en particulier l’absence d’analyse du régime du cours d’eau à l’aval de la retenue, d’appréciation détaillée des effets sur la faune aquatique et piscicole, et d’étude des impacts en cas de débit maximal de 400 litres à la seconde. En conclusion, les experts demandent de revoir l’arrêté d’autorisation au regard d’études détaillées à faire réaliser par le maître d’ouvrage.

«Le choix d’un barrage en travers de la vallée a été privilégié sans réelle analyse des solutions alternatives possibles», tranchent les auteurs. Le barrage de Sivens, situé sur la commune de Lisle-sur-Tarn, a en effet été préféré à trois autres sites en travers du cours d’eau, sans explorer d’autres possibilités que la construction d’un barrage. Un nouveau manquement de l’étude d’impact.

Quant aux mesures compensatoires, évaluées à 1,17 million d’euros (hors acquisitions foncières), elles sont jugées insuffisantes. Pour rappel, 13 hectares de zones humides vont être détruits par ennoiement alors qu’ils abritaient 94 espèces animales protégées. Compenser la perte d’une grande surface en une dizaine de parcelles affaiblit la valeur de la compensation, notent les membres du CGEDD, qui recommandent au contraire d’y adjoindre une espace de grande taille (au moins 5 ha). Ou d’étoffer les surfaces définies.

Toutes ces erreurs sont d’autant plus regrettables que le coût d’investissement est élevé: 8,441 M€ selon le Comité d’aménagement des coteaux de Gascogne (CACG).

 

Un financement fragile

Pour l’heure, cet investissement doit être financé par l’agence de l’eau (4,461 M€), le FEADER (2,032 M€), les conseils généraux du Tarn et du Tarn-et-Garonne (1,855 M€) et la région Midi-Pyrénées (0,082 M€). Mais les experts doutent de ce mix et demandent un réexamen auprès du FEADER et de l’agence de l’eau. Ils ajoutent que si les collectivités ont choisi de supporter à elles seules la totalité de la part non subventionnée, il serait souhaitable de demander une participation des irrigants bénéficiaires de l’ouvrage via le paiement d’une redevance.

 

5 scénarios de sortie

Alors que les travaux de déboisement sont très avancés sur le site de Sivens, comment imaginer la suite? Les experts ont passé en revue les 5 scénarios de sortie de crise. A commencer par l’arrêt pur et simple du chantier, qui ne pourrait légalement provenir que du maître d’ouvrage lui-même, c’est-à-dire le conseil général du Tarn. Les marchés étant passés avec les entreprises en charge du chantier, un dédommagement est à prévoir. Deuxième hypothèse: le statu quo qui, là encore, serait coûteux. Troisième possibilité: réduire le volume de la retenue. Cette solution ferait disparaître le risque financier mais pas les impacts sur l’environnement. Quatrième hypothèse, préconisée par les auteurs: définir une nouvelle allocation des volumes stockés. Le volume de substitution étant revu à la baisse (cf. plus haut), l’enveloppe dégagée permettrait d’améliorer le bilan environnemental du projet, d’en réduire l’impact, d’augmenter la réserve inter-annuelle de sécurité et d’en faire bénéficier des exploitations en maraîchage et des cultures à forte valeur ajoutée. Dernier scénario, peu probable compte tenu de l’avancement des travaux: remplacer le projet de barrage par trois ou quatre retenues.

 

Des critiques déjà pointées

«La majorité des critiques contre ce barrage sont validées par les auteurs du rapport commandé par Ségolène Royal: il est surdimensionné, destructeur de la zone humide, basé sur des données obsolètes, en inadéquation avec l’évolution de l’agriculture locale, bénéficiant à une poignée de personnes et reposant sur des subventions loin d’être acquises», a résumé l’eurodéputé EELV José Bové, qui demande l’abandon du projet.

«Ce rapport rejoint exactement les conclusions que nous avions envoyées fin septembre 2013 à toutes les autorités locales et nationales, pointant des besoins agricoles surévalués, une capacité surdimensionnée, un financement européen peu fiable…», fulmine Ben Lefetey.

Contrairement aux experts du CGEDD, le porte-parole du Collectif du Testet rappelle que ce n’est pas parce qu’on a commencé des travaux qu’on est obligé de les poursuivre, et que, même si cela prend quelques décennies, la zone humide du Testet peut encore être sauvée car elle n’a pas été totalement décapée. «Nous demandons toujours l’abandon du chantier tel qu’il a été défini, ainsi qu’un temps de deuil suite à la mort de Rémi Fraisse. Pour la suite, nous appelons à une véritable concertation locale, pour que toutes les alternatives soient mises sur la table. Entre les blessés, les interpellations inconsidérées et maintenant un mort, la population locale est excédée», conclut-il. Ni le conseil général du Tarn ni le ministère de l'écologie n'ont encore réagi à cette publication.



[1] La capacité totale du barrage-réservoir, évaluée par le projet à 1,5 million de mètres cubes, se compose d’un volume de salubrité (434.000 m3), d’un volume destiné à l’irrigation (907.500 m3), d’un volume réservé pour la gestion inter-annuelle (103.500 m3) et d’un volume de fond de retenue non mobilisable (55.000 m3).

 



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