Atténuation: une trajectoire vertigineuse

Le 08 octobre 2018 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Tensions en vue sur l'usage des sols
Tensions en vue sur l'usage des sols
DR

Pour maintenir la température mondiale au-dessous de 1,5°C, l’humanité devra changer de braquet. Et pas qu’un peu: d’ici 2030, les émissions de gaz à effet de serre (GES) devront avoir diminué de 45% par rapport à 2010, en vue d’une neutralité carbone en 2050. Ce qui nécessitera des changements d’une ampleur sans précédent.

«La pente est rude, mais la route est droite»: cette raffarinade pourrait aussi s’appliquer au climat, mais de manière inversée. «La route est droite, mais la pente est rude», et pas qu’un peu, si l’on en croit le rapport publié lundi 8 octobre par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Si bien que l’on peut se demander, au rythme auquel grimpent les émissions de GES (+2% entre 2016 et 2017), si l’objectif de +1,5°C ne tient désormais pas de la simple modélisation théorique.

1,5°C, un cap bien ambitieux

En matière d’atténuation, la tâche semble en effet gigantesque: pour demeurer dans la limite des 1,5°C, sans la dépasser ou peu avant stabilisation («no or limited overshoot»), il faudra, d’ici 2030, réduire nos émissions de 45% par rapport à 2010 –et ce alors qu’elles continuent d’augmenter. En 2050, l’humanité devra être parvenue à la neutralité carbone, dont nul ne sait si elle sera techniquement réalisable.

Sans surprise, le chemin pour demeurer en-dessous de 2°C semble un peu moins ardu, mais il exigera déjà de très importants efforts: réduction de 20% des émissions entre 2010 et 2030, neutralité carbone en 2075. Pour rappel, l’humanité s’achemine pour l’instant vers un réchauffement compris entre 4°C et 5°C. Et les promesses des Etats, faites en amont de la COP21 (Paris), ne nous laissent pas présager mieux qu’une hausse de 3°C d’ici la fin du siècle.

Autre indicateur significatif, le budget carbone, total des émissions qui nous reste avant d’atteindre la barre des +1,5°C: depuis l’ère pré-industrielle, l’homme a déjà vaporisé 2.200 milliards de tonnes de CO2 (GtCO2) dans l’atmosphère, et il continue au rythme annuel de 42 GtCO2. Pour maintenir la température GMST (Global Mean Surface Temperature) en-dessous de +1,5°C, il ne nous reste plus que 580 GtCO2 à émettre (soit 13,8 ans de gabegie actuelle) pour une probabilité de 50% de rester sous le seuil, ou 420 GtCO2 pour une probabilité de 66% (10 ans).

Une révolution multisectorielle

Où faut-il agir pour obtenir une telle atténuation aussi rapide, aussi drastique? Réponse: dans tous les secteurs de l’activité humaine. Selon le Giec, «un tel taux de changement du système (…) a déjà eu lieu dans le passé dans certains secteurs spécifiques, pour certaines technologies et dans des contextes locaux, mais il n’existe aucun précédent historique connu» de ceux qui attendent l’humanité.

«Il va falloir changer drastiquement de trajectoire, s’engager dans des changements d’ampleur. Avec cet objectif de 1,5°C, nous passons un cap en termes d’ambition. Mais c’est à ce seuil-là que l’on peut raisonnablement espérer pouvoir maintenir un développement. C’est un scénario beaucoup plus crédible» que celui de +2°C, renchérit Henri Waisman, coordinateur du programme Climat de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et expert du Giec, contacté par le JDLE.

Jusqu’à 85% de renouvelables

Pour la production d’électricité, la part des renouvelables devrait ainsi atteindre entre 70% et 85% d’ici 2050, tandis que le secteur industriel devrait diminuer ses émissions de 75% à 90% - contre 50% à 80% pour un réchauffement de +2°C. Dans le transport, les véhicules à faibles émissions devraient constituer entre 35% et 65% du parc, contre 5% en 2020.

De terribles conflits d’usage des sols semblent d’ores et déjà se profiler: jusqu’à 8 millions de kilomètres carrés de pâturages et 5 millions de km2 de terres cultivées devront être livrées à la production de biocarburants. Et jusqu’à 10 millions de km2 devront être rendus à la forêt. Ce qui pourrait poser d’importants problèmes en termes de sécurité alimentaire –elle-même compromise par le réchauffement, qui diminuera les rendements.

La facture sera lourde, d’environ 900 milliards de dollars (785 milliards d’euros) par an pour l’atténuation, mais pouvant grimper jusqu’à 1.800 Md$ (1.570 Md€). Et dans tous les cas de figure, l’humanité ne pourra s’abstraire des émissions négatives, un ‘Carbon Dioxide Removal’ dont les modalités, aussi bien en termes de faisabilité technique que de déploiement à échelle mondiale, demeurent, si elles le peuvent, à définir.



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus