Aramco bientôt la proie du réchauffement?

Le 22 novembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Pour Aramco, l'eau est une ressource et une menace.
Pour Aramco, l'eau est une ressource et une menace.
Aramco

Une note du cabinet d’intelligence climatique Callendar dévoile les vulnérabilités climatiques du premier producteur mondial de pétrole.

 

Présentée comme l’une des plus importantes opérations de ces dernières années, l’entrée en bourse d’Aramco s’annonce d’ores et déjà comme un échec. Le gouvernement saoudien espérait voir valoriser son producteur national d’hydrocarbures aux environs de 2.000 milliards de dollars. De quoi lever une vingtaine de milliards de dollars à l’issue de la première vente d’actions.

Nous en sommes loin. Au mieux, la valeur du premier producteur mondial de brut devrait tourner autour de 1.600 milliards. Impressionnant, mais, insuffisant pour financer, via la vente de ses actions, la transformation de l’économie du royaume wahhabite ; l’une des motivations de cette privatisation partielle.

cartographie des risques climatiques

A l’évidence, les arguments énergétiques et financiers, qui jalonnent le prospectus publié au début du mois, n’ont pas convaincus. D’autant qu’Aramco y dévoilent quelques-unes de ses vulnérabilités. Risques géopolitiques, économiques, mais aussi climatiques. La compagnie s’est peu étendue sur le sujet. Se contentant, la plupart du temps, d’évoquer la hausse des contraintes pesant sur la production et la consommation d’énergies fossiles et les conséquences économiques que cela occasionneraient pour le modèle d’affaires du groupe.

Aramco ne consacre que quelques lignes à la vulnérabilité de ses installations aux effets directs réchauffement. Callendar a comblé cette lacune. Le cabinet parisien d’intelligence climatique publie une cartographie des risques climatiques pesant sur les actifs saoudiens du pétrogazier. Et ils sont nombreux.

un réchauffement rapide

En se basant sur les résultats de plusieurs modélisations climatiques, Callendar rappelle que le golfe arabo-persique est l’une des régions du monde où les effets des changements climatiques sont d’ores et déjà les plus visibles.

Entre 1985 et 2010, la température moyenne y a grimpé de 0,5 °C par décennie: un rythme cinq fois supérieur à celui que connaît la France. Selon les projections des climatologues, le thermomètre pourrait encore grimper de 1,2 à 2,5 °C, entre 2020 et 2050, sur les régions du Ras Tanura, de Yanbou, de Ghawar et de Safaniya.

Inconnues de la plupart des Français, ces noms font briller les yeux des professionnels du pétrole. On y trouve des raffineries, des terminaux pétrogaziers, le plus grand gisement de pétrole de la planète (Ghawar) et des champs d’hydrocarbures en mer.

La montée en températures a plusieurs impacts pour l’activité d’une compagnie comme Aramco. Elle réduit, parfois significativement, la productivité des personnels. En se basant sur un scénario climatique des plus optimistes (le RCP 2,6), l’organisation internationale du travail estime que l’Arabie devrait perdre, en raison des températures extérieures supérieures à 35 °C, près de 0,8 % d’heures de travail en 2030. Trois fois plus qu’en 1995.

Certains équipements vitaux pour les raffineries n’aiment pas non plus les trop fortes chaleurs : compresseurs, séparateurs, armoires électriques et transformateurs. L’un d’eux a d’ailleurs pris feu, en juillet 2017, dans la raffinerie de Yambou. Les fortes chaleurs réduisent aussi diminuent aussi les performances des trains de liquéfaction de gaz naturel (GNL) et des unités de production de gaz de pétrole liquéfié (GPL). Last but not least : les fortes chaleurs accélèrent les phénomènes de corrosion. Or, nombre d’installations pétrolières et gazières du groupe se trouvent à proximité immédiate de la côte et au large.

L'eau : menace et ressource

Sous l’effet de la dilatation thermique et de la fonte des glaces telluriques, les eaux du golfe montent à grande vitesse. Entre 2000 et 2030, le niveau de la mer pourrait grimper de 14 cm sur la côte orientale de la péninsule arabique. De quoi mettre les installations du Ras Tanura et de Yambou les pieds dans l’eau.

Pays désertique, l’Arabie saoudite est aussi soumise à de violentes inondations ainsi qu’à des coulées de boues lors des phénomènes de pluies extrêmes. En 2011, rappelle Callendar, la raffinerie de Yambou et trois complexes pétrochimiques ont été noyés par des inondations qui ont ravagé la côte occidentale du royaume. Ce risque menace non seulement les puits et les raffineries, mais aussi les installations souterraines (pipelines).

Pour Aramco, l’eau n’est pas seulement une menace. Elle est aussi une ressource vitale pour refroidir ses installations. Elle participe aussi à de nombreux process. Globalement, il faut une tonne d’eau pour produire une tonne de produit raffiné. Aramco raffine trois millions de barils par jour. Ce qui l’oblige à consommer quotidiennement plus de 430.000 tonnes d’eau.

conflits d'usages

Problème, cette eau est rare et chère. Les deux tiers de la demande saoudienne sont satisfaits par des usines de dessalement, grandes consommatrices d’hydrocarbures. Le reste est puisé dans des nappes fossiles. En conséquence, le prix de l’eau (potable ou industrielle) est directement corrélé à celui du pétrole. Certes, les précipitations pourraient augmenter dans la région. Mais ce bienfait devrait être compensée par une accélération de l’évaporation générée par la hausse des températures.

Aramco s’expose donc à un renchérissement des coûts de ses approvisionnements en eau. Mais aussi à des conflits d’usage. L’agriculture (parfois intensive) saoudienne reste le premier consommateur d’or bleu du pays. Sur 1 million d’hectares, l’Arabie produit du blé, des fourrages, de la luzerne, 2,5 Mt/an de légumes, 1,5 Mt de fruits. Alors que les besoins alimentaires nationaux croissent de 10 % par an, il n’est pas impossible qu’entre la sécurité alimentaire et les bénéfices d’Aramco il faille un jour choisir.



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