Aquaculture: le retour des farines animales

Le 20 février 2013 par Romain Loury
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Delphine Batho suggère la mise en place d’un étiquetage «sans farine animale».
Delphine Batho suggère la mise en place d’un étiquetage «sans farine animale».

Les farines animales de porc et de volaille vont être ré-autorisées dans l’aquaculture au niveau européen à compter du 1er juin prochain, a annoncé jeudi 14 février la Commission européenne, décision accueillie avec un entrain mesuré.

En plein scandale de la viande de cheval, cette décision «tombe mal», a aussitôt estimé le ministre délégué à l’agro-alimentaire, Guillaume Garot. De son côté, la ministre de l’écologie, Delphine Batho, a suggéré à la filière piscicole la mise en place d’un étiquetage «sans farine animale», déclaration qui revient à prendre acte de la décision européenne.

La ré-autorisation des farines animales, blanchies par le nouveau terme de «protéines animales transformées» -du fait qu’elles sont censées provenir de carcasses propres à la consommation humaine [1]-, n’est pas une surprise. Annoncée en 2010 par la Commission, elle est présentée comme une solution plus économique et moins nocive pour l’environnement que les solutions actuelles, dont la pêche minotière pour l’aquaculture (voir le JDLE).

Quant au risque d’encéphalopathie spongiforme transmissible (EST), il serait désormais négligeable. Et ce à deux conditions majeures: primo, les ruminants seront exclus, aussi bien pour leur alimentation que pour la fabrication de farines; deuxio, aucun «cannibalisme», à savoir la consommation de farine d’une espèce par la même espèce, ne sera admis chez les non-ruminants.

Seul couac, l’avis publié fin 2011 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses), selon qui les conditions ne sont pas «toutes réunies» quant à leur «utilisation sécurisée», notamment en termes d’étanchéité des filières, qui conditionne l’exigence de «non-cannibalisme». Pour la Commission, de tels contrôles sont désormais possibles grâce à des tests ADN ultrasensibles, qui permettent de s’assurer d’une éventuelle contamination.

«Qui va réaliser ces contrôles, avec quels moyens?», s’interroge Charles Pernin, chargé de mission Alimentation de l’association de consommateurs CLCV. «Il faut vraiment mettre les choses à plat sur ce sujet, savoir ce qui se passera dans la réalité, pas seulement dans les textes réglementaires», ajoute-t-il. D’autant que l’affaire de la viande de cheval a montré que les possibilités de fraude ne sont pas qu’une vue de l’esprit.

Dans un tel contexte, même l’accueil des professionnels se veut timide. Le Comité interprofessionnel des produits de l’aquaculture (Cipa), qui n’a pu être joint, s’est fendu d’un communiqué taciturne, rappelant que l’utilisation des farines animales ne se fera que sur «la base d’un consensus sociétal et uniquement avec des garanties de traçabilité totale».

Une réaction pas anormale pour Françoise Médale, qui dirige l’unité Inra NuMeA (Nutrition, Métabolisme, Aquaculture), à Saint-Pée-sur-Nivelle (Pyrénées-Atlantiques): les aquaculteurs «sont pris entre deux feux, l’un d’ordre économique, l’autre qui relève de l’image». En termes de calendrier, cette annonce «est plus que malencontreuse, car elle place les professionnels dans une situation délicate», ajoute la chercheure.

D’un point de vue économique, les professionnels ont en revanche tout à gagner à cette autorisation: elle les met au même niveau que leurs concurrents non européens, qui ont le droit de recourir à ces aliments peu coûteux. Elle permet aussi de relâcher la pression sur la pêche minotière, de plus en plus coûteuse et très contestable d’un point de vue environnemental.

Selon Françoise Médale, 85% des protéines administrées aux poissons d’élevage seraient d’origine végétale (soja, colza, maïs, lupin, etc.). Le reste se répartit entre diverses farines déjà autorisées: farines de poisson issues de la pêche minotière, plus rarement farines de plumes hydrolysées ou farines de sang d’animaux non ruminants. Pour la chercheure, les farines animales trouveront leur place en complément des protéines végétales.

D’autres solutions sont à l’étude dans l’équipe de Françoise Médale, parmi lesquelles des protéines de larves d’insecte (mouche noire, ver de farine). Autre projet, les chercheurs vont s’atteler à la sélection génétique de truites ayant de l’appétit pour les protéines végétales, pour lesquelles ces animaux d’élevage manifestent moins de gourmandise que pour les farines de poisson.

Au-delà du risque prion et EST, une étude américaine publiée en 2012 a suggéré une persistance de résidus d’antibiotiques dans les farines de plumes, des médicaments qui pourraient ainsi circuler dans la chaîne alimentaire jusqu’à l’homme (voir le JDLE).

«Quand on entre dans une économie du recyclage, on recycle des contaminants, dont des antibiotiques, des métaux lourds et des dioxines», craint Charles Pernin, qui dit n’avoir pas obtenu de «réponse tout à fait claire» de la part des experts. Pour Françoise Médale, «il y a peu de risques: ces farines sont issues d’animaux destinés à la consommation humaine, et relèvent donc de la réglementation quant aux limites admissibles des contaminants».

Après l’aquaculture en 2013, les farines animales devraient probablement être autorisées aux non-ruminants (porc, volaille) dès l’an prochain par la Commission européenne. Si possible à un moment mieux choisi…

[1] Ces protéines animales transformées ne proviendront que de déchets de catégorie 3 (animaux sains, sans risque spécifique), mais pas de déchets de catégorie 1 (cadavres d’animaux, risque prion, présence de contaminants dans l’environnement, etc.) ou 2 (risque microbiologique). A la différence des anciennes farines animales, qui mélangeaient allégrement les 3.



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