Après l'IPBES, comment rebondir?

Le 06 mai 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Comment changer de trajectoire ?
Comment changer de trajectoire ?
VLDT

Rendre à la nature ses droits exige une action concertée des Etats, des territoires, des entreprises et des citoyens. Un vrai projet de société.

 

Le rapport d’évaluation de l’IPBES (plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les systèmes écosystémiques) nous pose une question simple. Privilégions-nous la croissance économique ou la qualité de la vie? Ainsi pourraient être résumés les enjeux présentés dans le rapport de 1.800 pages, fruit de trois ans de travail pour 450 scientifiques. Ces derniers se gardent d’ailleurs bien de répondre. «On n'est pas forcé de sortir du système capitaliste, mais il faut que le système soit réformé, que l'économie fasse l'objet de réformes majeures», souligne Paul Leadley, professeur d’écologie à l’université d’Orsay et co-auteur du rapport.

Une conclusion à la GIEC

Cette conclusion rappelle étrangement celle du rapport que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a consacré aux conséquences d’un réchauffement de 1,5°C. Et des «réformes majeures», il en faudra pour préserver espèces et espaces naturels, dont nous avons tant besoin pour nous nourrir, nous abreuver ou nous soigner. «En dehors des scénarios comportant un changement transformateur, les tendances négatives pour la nature, les fonctions des écosystèmes, et de nombreuses contributions de la nature aux populations continueront jusqu’en 2050 et au-delà», confirme le résumé pour les décideurs, publié ce lundi 6 mai.

L’économie de la nature. Selon une estimation publiée en fin de semaine dernière par l’OCDE, les services fournis gratuitement à l’homme par la nature représente un chiffre d’affaires compris entre 125 et 140.000 milliards de dollars par an. Pas sûr que nous ayons les moyens de les payer.

Comment inverser la tendance? En actionnant tous les leviers à notre disposition. A commencer par les relations internationales. L’an prochain, se déroulera à Pékin la 15e conférence des parties à la convention des Nations unies sur la diversité biologique. Dix ans après la COP de Nagoya, l’objectif annoncé de cette COP 15 est de définir le plan stratégique pour la biodiversité pour la période 2021-2030. «Dans ce cadre, le rapport de l’IPBES nous servira de base pour savoir où nous en sommes et où nous devons aller», commente, un brin langue de bois, Cristiana Pa?ca-Palmer, secrétaire exécutive de la convention ‘Biodiv’.

l'échec d'Aïchi

Sera-ce suffisant? Sûrement pas. La moitié des 20 objectifs d’Aichi (adoptés en 2010 à Nagoya) n’ont pas été atteints. Et 12 des 16 indicateurs de l’état de la biodiversité mondiale montrent une situation en cours de dégradation. Quels que soient les résultats de la conférence de Pékin, les Etats ne pourront s’exonérer du moindre engagement.

Il ne tient qu’à eux, par exemple, de créer de véritables continuités écologiques entre les aires protégées pour préserver les espèces non inféodées à un biotope. En acceptant les conclusions des scientifiques, les gouvernements peuvent aussi rendre efficace la régulation de la pêche, notamment hauturière. En promouvant l’économie circulaire, ils peuvent aussi réduire le gaspillage et de facto la consommation de ressources naturelles. Facile, si l’on incite les industriels à internaliser dans le prix de vente le coût écologique de l’extraction des matières premières.

Ne pas oublier l'éducation

Les exécutifs peuvent aussi tenir un rôle non négligeable dans la promotion de bonnes pratiques (moindre usage de phytosanitaires en agriculture), la lutte contre l’artificialisation des sols (via la fiscalité, par exemple), la limitation de consommation de produits agro-alimentaires exotiques grignoteurs de forêts tropicales (en instaurant une taxe aux frontières). Sans oublier l’éducation

Pas inintéressant, par exemple, de sensibiliser les citoyens aux conséquences de leurs choix quotidiens de consommation, à commencer par l’alimentation. «Plus du tiers de la surface terrestre de la planète et près de 75% des ressources en eau douce sont destinées à l’agriculture ou à l’élevage», rappelle le résumé pour les décideurs. Réduire sa consommation de viande, c’est donc bon pour la biodiversité, mais aussi pour le climat et souvent pour la santé.

Action concertée

Rendre ses droits à la nature ne résultera pas de la seule action étatique. «Il doit y avoir une action concertée des Etats, des territoires, des entreprises et des citoyens», confirme Pierre Cannet, directeur des programmes de la branche française du WWF. Aux collectivités la responsabilité de stopper l’expansion des zones commerciales périphériques et d’inviter les végétaux à prendre racine en centre-ville (un bon moyen d’abattre la pollution atmosphérique locale) et les cours d’eau à rafraîchir les îlots de chaleur urbains. Aux élus locaux, aussi, d’interdire à leurs services techniques d’acheter des bois exotiques, synonymes de coupes des forêts tropicales.

Aux entreprises d’intégrer le coût réel de leur chaîne d’approvisionnement. Le groupe français de luxe Kering estime ainsi à près de 500 millions d’euros par an le coût de sa consommation de ressources naturelles et de ses rejets polluants. Cette évaluation est un bon premier pas. La suite attendue est d’investir un montant équivalent à la neutralisation de ces impacts. Nous n’en sommes pas encore là.

impliquer l'entreprise

Certains secteurs pourraient aussi contribuer à la protection d’un milieu d’importance à leur activité. «Les récifs coralliens génèrent pour 36 milliards de dollars d’activités à l’industrie mondiale du tourisme», indique l’OCDE. Les compagnies aériennes et les chaînes d’hôtels sont-elles prêtes à s’investir dans la défense des patates de corail? Rien ne l’indique pour l’instant.

Ces industries peuvent, tout autant, choisir des activités utiles à l’homme et à la nature, et bonnes pour le business. «Les marchés de l’alimentation et de la boisson bio devraient progresser de 16% par an, pour atteindre un chiffre d’affaires mondial annuel de 327 milliards de dollars en 2022», glissent les auteurs du rapport du club des pays riches.

Le travail est donc considérable et il faut mobiliser toutes les composantes de nos sociétés. La bonne nouvelle, c’est que les résultats pourraient être rapides. «Contrairement au climat, où il y a une grande inertie, la biodiversité reprend très vite ses droits», rappelle Anne Larigauderie, la secrétaire exécutive de l’IPBES. Il fallait bien une bonne nouvelle.



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