Après Irma, le temps de la reconstruction

Le 13 septembre 2017 par Marine Jobert
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Quel tourisme après Irma pour l'île de Saint-Martin?
Quel tourisme après Irma pour l'île de Saint-Martin?
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Exposée à de nombreux risques climatiques, très dépendante du tourisme et confrontée  à des spécificités urbanistiques, le cyclone Irma va amener Saint-Martin à affronter de nombreux défis pour opérer une reconstruction aussi rapide que la souhaite Emmanuel Macron.

«Nous ferons vite, nous ferons bien et nous ferons mieux.» Olympien, Emmanuel Macron veut revenir d’ici 6 mois pour constater par lui-même l’avancée de la reconstruction d’une île ravagée par le cyclone Irma. Reconstruction qu’il veut «exemplaire, aux normes environnementales», dans cette zone qu’il sait aux «avant-postes, les premières victimes [du dérèglement climatique, ndlr]». Un délégué interministériel à la reconstruction a été désigné -Philippe Gustin-, pour lequel le président de la République entend «bousculer toutes les normes et toutes les procédures pour que son travail se fasse dans les meilleurs délais». Mais il devra composer avec l’existant: un droit de l’urbanisme local à la carte, une mainmise foncière par les plus nantis et un territoire particulièrement vulnérable aux aléas.

Durable et solide. Est-il seulement possible de construire des bâtiments qui résistent durablement, et de façon répétée, à de tels déchaînements des éléments? «Face à un phénomène d’une telle force, peu de bâtiments sont capables de résister, admet Marion Chapey. Mais comme pour les séismes, on sait en construire qui résistent pendant une durée donnée, le temps que les gens puissent se mettre à l’abri.» Une architecture ‘bunker’ verra-t-elle le jour dans les zones les plus exposées aux coups de vent extrêmes?

Occupants sans titre du littoral

Plus riche, moins peuplée, plus autonome, l’île de Saint-Barthélemy semble tirer son épingle du jeu, une semaine après avoir été balayée par des vents à plus de 300 km/heure. Il n’en va pas de même à Saint-Martin, que 3.000 personnes ont déjà fuie. A la différence de sa voisine, détenue par la Suède jusqu’en 1878, le pourtour de l’île franco-néerlandaise jouit d’un statut particulier. Comme la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion ou Mayotte, une zone de 50 pas géométriques ceinture en partie l’île. Créée par Colbert en vue des besoins de la défense nationale et -déjà- dans un souci de protection des populations, cette bande de 80,20 mètres relève, sur le papier, du domaine public de l’Etat, inaliénable et imprescriptible. Mais des années de laisser-faire sur un domaine qui a finalement été versé au domaine privé de l’Etat ont vu les constructions illégales se multiplier; entre 1955 et 1986, l’Etat vend une partie du littoral aux occupants sans titre.

La moitié du littoral urbanisé

Avec la loi Littoral de 1986, l’Etat tente de reprendre la main sur ces terrains en les réintégrant dans le domaine public et crée, 10 ans plus tard, une agence dédiée. C’est la délégation de Guadeloupe qui est d’abord chargée d’apurer les occupations litigieuses à Saint-Martin. Et quand, en 2007, Saint-Martin et Saint-Barthélemy gagnent en autonomie, c’est la toute jeune collectivité d’Outre-mer qui hérite du dossier. «L’Etat n’a conservé que les espaces à fort enjeu écologique, détaille Alain Brondeau, délégué de rivages Outre-Mer au Conservatoire du littoral. Et aujourd’hui, plus de la moitié du littoral est urbanisé.» Et pas n’importe où. A Marigot, à Grand-Case, à Sandy Ground, des zones basses et situées face à la mer, en première ligne du cyclone. «C’est probablement l’endroit de France où la loi Littoral a été le moins appliquée», estime Guillaume Sainteny, professeur à l’Ecole polytechnique et fin connaisseur de cette règlementation.

Pas de PLU

Pourtant, tout est sur la table en matière de risques. L’aléa cyclonique est cartographié officiellement depuis 2008. Le plan de prévention des risques a été approuvé en 2011 et toute construction est interdite dans les zones exposées. En théorie. En pratique, Saint-Martin manque cruellement du document d’urbanisme qui donnerait corps à cette interdiction: un plan local d’urbanisme (PLU). Non pas que le code de l’urbanisme local n’en prévoit pas: il reprend depuis 2015 l’essentiel des dispositions nationales, «de façon très laxiste cependant», précise Guillaume Sainteny, en élaguant celles qui ne trouvent pas à s’appliquer sur l’île. Mais l’adoption du PLU, il y a deux ans, a fait l’objet d’un tel mouvement de protestation dans la rue et dans les couloirs de la collectivité qu’elle a finalement été repoussée sine die. «Et le nouveau président du conseil territorial de Saint-Martin [Daniel Gibbes, élu en mars 2017, ndlr] a fait campagne en promettant de ne pas l’adopter et de ne retoucher que le plan d’occupation des sols [POS]», rappelle Alain Brondeau. «Les élus ne sont pas résistants aux appétits de la population», résume Guillaume Sainteny. Reste comme seul document d’urbanisme le POS adopté en 2002, qui avait été élaboré dans les années 1990, «quand  il y avait 3 à 4 fois moins d’habitants qu’aujourd’hui!», regrette l’ingénieur du Conservatoire du littoral. Pour l’avenir, il  espère que «dans les zones où l’on n’avait déjà pas le droit de construire, on n’aura pas le droit de reconstruire». Un vœu pieux, car la France n’a plus prise sur les décisions de la collectivité locale (sauf à ce qu’elle viole la loi organique).

Reconstruire ‘au bon endroit’

Les défis en matière de logement étaient déjà nombreux avant Irma, sur une île où le taux officiel du chômage atteint les 33%, mais ils deviennent urgentissimes aujourd’hui. Car «les plus riches auront les moyens de s’éloigner des zones risquées et d’adapter les constructions, quand les plus précaires tenteront de reconstruire au même endroit, avant qu’on ne les en empêche, anticipe Alain Brondeau. Et spontanément, les gens ne reconstruisent pas au ‘bon endroit’». A Haïti, se souvient Marion Chapey, de l’association des architectes des risques majeurs (ARM), «les abris construits en phase d’urgence [après le séisme de 2010, ndlr] ont eu tendance à être pérennisés, alors même qu’ils ne répondaient pas aux normes parasismiques ou de salubrité».

RUEE sur les parties basses des collines

Et les bons endroits, à Saint-Martin, vont devenir de plus en plus rares, car l’île est la proie de la houle, des mouvements de terrain, des séismes et des inondations. «Il existe 14 étangs littoraux sur l’île, qui ont perdu les trois quarts de leur surface à cause des remblais, rappelle l’ingénieur des Eaux et forêts. En cas de fortes précipitations, ça se paie tout de suite.» Demain, les zones à enjeux pourraient donc devenir les parties basses des collines qui occupent le centre de l’île.

Respecter l’architecture locale

Gare aux conséquences d’une reconstruction dans l’urgence. «Au Népal, tout le monde s’est improvisé maçons et autres corps de métier, se souvient Marion Chapey. Or tous ces gens n’avaient pas les compétences adéquates, notamment sur les normes antisismiques.» Et certaines ONG n’ont pas aidé à l’affaire, en apportant dans leurs bagages des matériaux étrangers, coûteux et difficiles d’entretien pour les artisans locaux. «Il faut trouver un équilibre entre une reconstruction efficace, les coutumes et l’architecture locales», martèle l’architecte, qui a vu des sinistrés délaisser la maison qui leur avait été construite au profit d’un abri de fortune. En cause: la cuisine n’était pas située au dernier étage, au plus proche des divinités.

Pas de réserve foncière

La collectivité locale a-t-elle seulement des réserves foncières pour faire face aux besoins de reconstruction? Non, répond Alain Brondeau. «Les terres sont historiquement détenues par de grandes familles et beaucoup sont en indivision, avec des situations qui peuvent remonter au XIXe siècle et avec jusqu’à 300 personnes concernées pour une même parcelle!». Seul moyen pour récupérer des terrains à bâtir: l’expropriation. «Seul le Conservatoire du littoral y a eu recours sur l’île, et ce après 10 années de bataille», se souvient l’ingénieur. La collectivité, elle, préfère négocier avec les propriétaires et payer, parfois à prix d’or, les terrains dont elle a besoin, comme lors de la construction d’une déchetterie ou l’agrandissement de l’aéroport.

Quel tourisme demain?

L’autre défi qui se pose aujourd’hui à la collectivité locale, c’est la reprise des activités économiques de l’île, essentiellement tournées vers le tourisme. «A ce stade, il est primordial d’évaluer les infrastructures de service pour que les gens puissent reprendre une vie normale, prévient Marion Chapey. Un bon diagnostic des bâtiments est également indispensable. «C’est là que l’architecte intervient pour distinguer entre les bâtiments qui sont habitables et ceux qui sont dangereux. Lesquels conforter. Lesquels détruire», détaille l’architecte. Grande inconnue: comment les investisseurs vont-ils réagir? Quels modèles économiques vont-ils prendre le dessus, entre la côte néerlandaise, ses resorts de béton, ses casinos fructueux et ses escouades de touristes, et un tourisme plus tourné vers l’intérieur de l’île, moins intrusif et (un peu plus) écologique?

 



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