Anticiper le retour du loup parmi les Hommes

Le 17 octobre 2013 par Marine Jobert
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Il va falloir apprendre à vivre avec le loup.
Il va falloir apprendre à vivre avec le loup.
©Parc Alpha

«Vivre ensemble avec le loup? Hier, aujourd’hui… et demain? Etat des lieux et perspectives européennes», c’est le titre du symposium qui s’est tenu, la semaine dernière à Saint-Martin Vésubie, en plein cœur du Mercantour. Loin d’être des inconditionnels du canidé, les historiens, naturalistes, géographes, sociologues, ethnologues ou biologistes présents ont mis en commun leurs connaissances pour réfléchir, ensemble, aux implications du retour du loup sous nos latitudes. Parmi eux, Antoine Pierrot, maître de conférences en histoire ancienne à Montpellier III. Il étudie notamment l’impact de la présence du loup en Roumanie et revient pour Le Journal de l’Environnement sur le retour de ce prédateur dans des espaces et parmi des Hommes qui ont désappris à vivre avec un prédateur.

JDLE - Une polémique intense, qui dure depuis plusieurs années maintenant, oppose certains écologistes aux historiens. Notamment à Jean-Marc Moriceau, professeur d'histoire moderne à l'université de Caen, qui a recensé près de 8.000 attaques d’hommes par des loups[1] –enragés ou sains- entre 1200 et 1920. Les premiers soutiennent que le loup n’attaque jamais l’Homme, sauf quand il est enragé. Les seconds attestent qu’un loup sain, dans certaines conditions bien particulières, peut s’en prendre à l’Homme. C’est une dissension de taille. Comment s’explique-t-elle?

 

Antoine Pierrot - Le principal reproche qui a été fait à Jean-Marc Moriceau, c’est d’avoir travaillé à partir de sources chrétiennes -des actes de décès, des récits de prêtres, etc.-, qui considéraient le loup comme un animal diabolique. Certains pro-loup sont même allés jusqu’à soutenir que ces attaques attribuées à des loups cacheraient en fait des actes pédophiles, notamment parce que 90% des victimes sont des enfants et des femmes. Mais cette sur-représentation s’explique par le fait que le loup choisit ses victimes parmi les plus faibles.

En tant qu’historien, il m’est apparu que le concept du «loup mangeur d’homme» n’est pas une invention des chrétiens. Aristote évoque déjà les loups solitaires anthropophages. En outre, la lycanthropie[2] est antérieure au christianisme. Enfin, il existe quelques mentions explicites sur des stèles funéraires –pour ma part, j’en ai déjà trouvé deux en Asie mineure- de personnes dévorées par des loups avant le Moyen-Age. Donc soutenir que c’est la diabolisation du loup par les chrétiens qui aurait fait naître le mythe du «loup mangeur d’homme», c’est faux. C’est une chose banale depuis l’Antiquité, même si c’est un fait qui est resté relativement rare.

 

 

JDLE - Est-ce qu’il y a aujourd’hui un tabou autour du loup mangeur d’homme?

 

Antoine Pierrot - Oui, car les défenseurs du loup les plus radicaux ont peur –et ça peut se comprendre- que si l’opinion publique apprend que des enfants, des femmes, voire des hommes, peuvent être dévorés par des meutes, elle ne réagisse en demandant l’extermination du loup. Je suis convaincu que c’est pour cette raison qu’il y a une sorte de négationnisme. Les archives témoignent de cette anthropophagie, c’est un fait historique avéré. Et quoi de plus normal que cette prédation: le loup est un prédateur, très intelligent, opportuniste, qui sait éviter les risques, qui va à la proie la plus facile et quand il est incapable de trouver du gibier –quand il est fait très froid, par exemple, et que le gibier meurt ou se cache- il peut attaquer l’Homme. De plus, il a tendance à avoir perdu la peur de l’Homme aujourd’hui, tellement il est protégé par la loi.

 

Pour ma part, je ne suis pas du tout anti-loup. C’est une espèce protégée, c’est un bel animal de surcroît et il peut constituer un atout touristique –même si les bergers ne veulent pas l’entendre- pour des gens des villes en recherche de sensations. Mais les défenseurs du loup devraient se rendre compte que le jour où un enfant ou une femme, en France ou en Italie, sera tué ou dévoré par des loups, l’opinion publique dira «on nous a menti, ça fait 30 ans qu’on nous dit que c’est impossible» et elle demandera ce que ses défenseurs redoutent le plus: l’éradication du loup. Les défenseurs du loup auraient donc intérêt à anticiper sur des faits aussi graves. Il suffirait de prendre quelques mesures de précaution pour éviter que ça se produise.

 

JDLE - Quelles peuvent-elles être?

 

Antoine Pierrot - Certaines recommandations sont évidentes. Ne pas laisser un enfant seul –jusque 13/14 ans, nous enseignent les archives- en zone à loup, en montagne comme en plaine. Déconseiller aux femmes de pratiquer, seules et en zone à loup, la randonnée à raquettes ou le ski de fond en plein hiver. Ce sont les cibles les plus prisées par les loups. Certains hommes ont toutefois pu être attaqués, parce qu’ils étaient ivres, ou déficients mentaux, ou que le froid les a paralysés, et les loups sentent la faiblesse.

Il y a aussi les chiens domestiques, dont on ne parle jamais, et pour lesquels il faudra peut-être à l’avenir prendre quelques mesures de précaution. En Roumanie et en Suède, énormément de chiens se font étriper par les loups. Soit les chiens de chasse lors de rencontres, soit les chiens attachés dans la cour de la ferme quand les loups descendent dans les vallées pendant l’hiver.

 

JDLE - Donc l’arrivée du loup, dans ce contexte d’expansion territoriale, va engendrer pour la population des changements d’habitude…

 

Antoine Pierrot - Oui, cela implique effectivement des changements d’habitude. Mais c’est faisable. Il ne faut pas dramatiser. En Roumanie, le maire d’un village m’a expliqué que les enfants, qui parcourent plusieurs kilomètres à pied pour se rendre à l’école en plein hiver,, ne se déplacent qu’ensemble, avec des bâtons, et qu’ils savent se défendre contre les chiens. Il faut réapprendre à vivre prudemment, dans certaines circonstances.

 

JDLE - Un autre sujet semble tabou sur le loup… c’est la rage.

 

Antoine Pierrot - Effectivement. Elle n’existe pas à l’heure actuelle en France, mais j’ai les plus grandes craintes sur son retour. Car les populations de loup circulent en Europe, les populations se croisent. Par exemple, une louve italienne a récemment fait des petits avec un loup slovène. Or la rage existe en Roumanie et en Russie. J’ai retrouvé plusieurs cas d’attaques par des loups enragés en Roumanie jusqu'en  2009, et il y en a eu peut-être encore plus récemment. Il suffit d’un seul individu qui traverse l’Europe pour que la rage réapparaisse.

Quel est le problème? Enragé, le loup est pris d’un besoin frénétique de mordre: bétail, homme, loup, chien, tout ce qu’il rencontre. Il n’aura peur de rien, même pas d’une troupe de gendarmes. Il faudra l’abattre tout de suite. Je ne comprends pas qu’on n’anticipe pas, en vaccinant les animaux tant qu’ils sont encore peu nombreux et en prévoyant une force d’intervention adaptée pour l’abattre si besoin.

 

JDLE - Les loups ont-ils perdu la peur de l’homme?

 

Antoine Pierrot - La question n’est pas tant de savoir pourquoi les loups ont, par le passé, attaqué l’homme, mais plutôt de comprendre pourquoi ils l’attaquent moins, voire plus du tout, sauf exception. Il est intéressant d’opérer des comparaisons avec d’autres animaux mangeurs d’hommes, comme les jaguars, le lion du Tsavo au Kenya, les tigres en Inde, ou les pumas en Amérique du Nord… Dans les années 1930, un chasseur écrivait qu’il ne croyait pas à la notion de peur innée de l’Homme chez ces animaux, mais qu’elle est acquise au contact de l’Homme et transmise par l’éducation par les parents. Que s’est-il passé en Europe dans le cas du loup? Depuis la diffusion des armes à feu, on a éliminé les loups, et particulièrement ceux qui n’avaient pas suffisamment peur de l’Homme. N’ont survécu que les loups qui ont fui l’Homme, parce qu’ils étaient plus timides ou craintifs. Les louves ont fait des petits, leur ont appris à chasser les chevreuils, des moutons, etc. mais pas l’Homme. Les louveteaux n’ont pas appris que l’Homme est une proie.

 

 

JDLE – Au plan historique, quels sont les moments propices à l’anthropophagie?

 

Antoine Pierrot - Que ce soit en France ou en Roumanie, on a coïncidence entre les vagues de grandes épidémies ou de guerres et les loups anthropophages, quand il y avait tant de cadavres qu’on ne les enterrait même plus. Cela attirait les loups, qui sont aussi des charognards. De la nécrophagie à l’anthropophagie, le glissement est aisé, car c'est la même odeur humaine. Au XVIIIe, un chroniqueur roumain raconte comment les loups dévorent les cadavres des villageois morts de la peste, puis attaquent les vivants, exactement comme en France au Moyen-Âge.

 

 

Nous sommes des proies faciles. Nous n’avons pas de croc, pas de griffe et nous ne savons pas courir vite. Nous sommes le gibier le plus facile. Notre viande est, paraît-il, savoureuse. Et nous sommes une ressource «inépuisable», puisque des Hommes, il y en a partout. Certes, aujourd’hui, il n’y a plus de peste, ni de guerre, mais il peut y avoir un randonneur qui tombe, se blesse, voire meurt. Une meute passe à proximité, elle le mange. Et là c’est la catastrophe.

 

Je suis catégorique: un loup qui a réussi à manger de la viande humaine, c’est un danger public. Pour mémoire, on abat les chiens qui y ont goûté, car ils nous ont identifiés comme des proies potentielles.

 

JDLE – C’est le scénario catastrophe que vous nous dépeignez…

 

Antoine Pierrot - On n’en est pas là. D’abord parce que les loups n’ont pas encore atteint la même taille qu'en Europe de l'Est. Ensuite parce qu’il y a largement de quoi les nourrir avec la faune sauvage et les troupeaux. Enfin parce qu’ils ont encore des territoires à conquérir. La comparaison avec la Roumanie est riche d’enseignements, mais c’est un pays plus petit que la France, avec 10 fois plus de loups. Les hivers y sont très rigoureux et le gibier beaucoup moins abondant.

 

Je crois que nous avons les capacités pour gérer cette situation, mais il faut anticiper. Pour cela, il faudrait arrêter de nier que le loup peut attaquer l’Homme. Heureusement il ne le fait plus en France, car les conditions ont changé. Mais cela peut évoluer, ce n’est pas un état de fait définitif. Le loup n’est ni ange, ni diable; c’est un animal qui a faim, très vorace et qui mange beaucoup, car il se déplace beaucoup. Réapprenons à vivre avec lui !

 



[1] Son dernier ouvrage: "Sur les pas du loup, Tour de France historique et culturel du loup du Moyen-Age à nos jours", Editions Montbel

[2] Transformation d’un humain en loup-garou.

 

 



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