Antibiorésistance: les porcs de l’angoisse

Le 24 novembre 2015 par Romain Loury
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Près de 15% de la viande concernée
Près de 15% de la viande concernée
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Découverte très inquiétante en Chine: des chercheurs ont mis en évidence des bactéries résistantes à la colistine, un antibiotique utilisé en dernier recours contre les infections les plus coriaces aux traitements. La faute de l’élevage, qui continue à utiliser ce médicament en masse pour les porcs, et pas qu’en Chine.

Utilisée depuis les années 1960 pour la médecine humaine, la colistine, qui appartient à la famille des polymyxines, s’est peu à peu faite rare lors des traitements antibiotiques, du fait de sa forte toxicité neurologique et rénale. Or elle a connu un retour en grâce ces dernières années: face à l’arrivée en masse de bactéries résistantes à un nombre croissant d’antibiotiques, elle est désormais considérée comme un traitement de dernier recours, lorsque plus rien ne marche.

Or il se trouve qu’elle est abondamment utilisée dans les élevages, notamment en Chine, où l’on trouve 8 des 10 grands producteurs mondiaux de colistine à usage vétérinaire. Mais aussi en Europe, où les polymyxines constituent ainsi la 5e classe la plus vendue d’antibiotiques, avec 4,5% des ventes d’antibiotiques en 2010. Ils y sont surtout utilisés pour la prévention et le traitement des diarrhées chez le porc (adulte, porcelet), ainsi que chez le veau et la volaille.

Face à l’importance croissante de la colistine en médecine humaine, et alors que l’industrie pharmaceutique se montre peu attirée par la mise au point de nouveaux antibiotiques –moins lucratifs que des anticancéreux-, l’Agence européenne du médicament a recommandé en juillet 2013 de réfréner son usage vétérinaire, au titre du principe de précaution. Un an auparavant, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’avait intégré à la liste des antibiotiques d’importance critique –sans aucune mesure sur le terrain.

Une nouvelle résistance

A priori, les seules résistances à la colistine observées à ce jour ne posaient pas de problème majeur: elles sont portées par le chromosome de la bactérie, et ne sont donc pas transmissibles à d’autres bactéries. Ces résistances sont dites «clonales» du fait qu’elle ne se transmettent que d’une bactérie mère à ses deux cellules filles. Elles peuvent certes causer des dégâts là où elles surviennent, par exemple dans un hôpital, mais s’éteignent rapidement.

Or la donne vient de changer radicalement avec la découverte faite par Yi-Yun Liu, de la faculté de médecine vétérinaire de Canton (Chine), et ses collègues, des travaux publiés dans la revue Lancet Infectious Diseases. Constatant une hausse des résistances à la colistine dans les élevages, les chercheurs ont séquencé des bactéries Escherichia coli issues d’élevage de porcs. Première mondiale, ils ont identifié une bactérie E. coli portant un gène de résistance à la colistine non pas dans son chromosome, mais dans un plasmide.

Les plasmides sont de petites molécules circulaires d’ADN présentes dans les bactéries, porteuses, entre autres, de résistances aux antibiotiques. Or à la différence du chromosome, les bactéries s’échangent, et même à un rythme très élevé, leurs plasmides, même lorsqu’elles ne sont pas de la même espèce. Le risque passe donc à l’échelle supérieure: celui d’une expansion à l’échelle mondiale des résistances à la colistine, comme c’est le cas avec d’autres antibiorésistances, et non plus d’évènements isolés.

Un cinquième des porcs chinois positifs

A peine découverte, la résistance à la colistine, portée par le gène mcr-1, semble déjà bien répandue: les chercheurs l’ont retrouvée à Canton chez 20,6% des 804 porcs testés à l’entrée de l’abattoir, et 14,9% des 523 échantillons de viande vendus au détail (porc, volaille) en étaient porteurs.

Pire: dans des hôpitaux des provinces orientales du Guangdong et du Zhejiang, l’E. coli résistante était observée chez 1,4% des 902 patients testés. Et elle s’est déjà étendue à d’autres bactéries, dont Klebsiella pneumoniae (un des agents de la pneumonie), avec 0,7% de patients positifs.

Dans un éditorial paru dans le même numéro du Lancet Infectious Diseases, David Paterson et Patrick Harris, de l’université du Queensland à Brisbane (Australie), estiment que les implications de cette découverte «sont énormes». Selon eux, cette nouvelle menace infectieuse nécessite tout simplement «la limitation ou l’arrêt de l’usage de la colistine dans l’agriculture».

«Les dirigeant chinois [et pas qu’eux, même si c’est bien en Chine que le problème est survenu, ndlr] devront faire montre d’une forte volonté politique et agir rapidement, au risque d’engendrer un problème de santé publique de dimensions majeures», ajoutent-ils. La résistance à la colistine pourrait déjà s’être immiscée dans le sud-est asiatique: les auteurs de l’étude font état de cas suspects, mais à confirmer, au Laos et en Malaisie.



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