Antibiorésistance: la colistine, «début d’une histoire»?

Le 23 décembre 2015 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
Un usage fréquent chez le porc
Un usage fréquent chez le porc

Dénommée mcr-1, une nouvelle antibiorésistance, en l’occurrence à la colistine, inquiète très sérieusement les infectiologues: depuis sa détection en Chine, on l’a retrouvée un peu partout dans le monde. Face au risque sanitaire, les autorités ont décidé de rouvrir le dossier colistine, médicament utilisé de manière généralisée en élevage, bien que d’importance critique en médecine humaine.

Fin novembre, une équipe chinoise décrivait un nouveau gène de résistance aux antibiotiques, dénommé mcr-1, chez plus de 20% des porcs à l’entrée de l’abattoir, sur 15% de la viande vendue au détail, ainsi que chez 1% des patients hospitalisés.

Or ce gène confère à la bactérie une résistance à la colistine: utilisé en dernier recours, cet antibiotique, toxique pour le rein, a fait un récent retour à l’hôpital afin de lutter contre les germes résistant à tous les autres antibiotiques. Malgré cela, il continue à être allègrement utilisé dans les élevages, notamment pour la prévention et le traitement des diarrhées chez le porc, ainsi que chez le veau et la volaille.

Suite à ces résultats chinois, plusieurs équipes ont recherché dans leurs propres bases de données la présence de mcr-1. Bingo! Et pas qu’une fois: retrouvé dans des salmonelles et des Escherichia coli, le gène est présent un peu partout, en Asie du Sud-est, en Amérique du Sud, en Afrique, mais aussi en Europe. Il a ainsi été détecté au Danemark, au Royaume-Uni, au Portugal, mais aussi en France, dans de la viande et chez l’homme.

D’autres surprises à venir

Dans une «correspondance» publiée jeudi 17 décembre par la revue Lancet Infectious Diseases, une équipe de l’Anses[1] a récemment fait état de 4 cas (0,046% des 8.684 isolats analysés), survenus entre 2012 et 2013, dans des salmonelles isolées sur de la viande et dans une ferme de volailles de l’Ain. La preuve que le mcr-1 est bien présent en France, mais (encore) à très bas bruit.

D’autres révélations sont à attendre: dans un tweet diffusé vendredi 18 décembre, le Lancet Infectious Diseases a annoncé «une prochaine nouvelle vague» de rapports attestant la présence de mcr-1. Idem en France: après la détection de mcr-1 dans la base de données salmonelles, objet du courrier à la revue britannique, d’autres comptes rendus devraient suivre.

«Au-delà de notre laboratoire [celui de Lyon, spécialisé dans les infections animales, hors porcs et volailles], trois autres de l’Anses ont recherché la présence de mcr-1, et l’ont détectée, alors qu’ils ne travaillent pas sur les mêmes collections», explique Jean-Yves Madec, chef du pôle antibiorésistance de l’Anses.

Ces trois autres laboratoires Anses sont ceux de Ploufragan (Côtes-d’Armor, infections animales porcs et volaille), de Fougères (Ille-et-Vilaine, antibiorésistance lors de l’entrée à l’abattoir) et de Maisons-Alfort (Val-de-Marne, sécurité microbiologique des aliments). Pour l’instant à de faibles effectifs, le mcr-1 occuperait déjà tous les maillons de la chaîne alimentaire.

One Health (mais chambre à part)

Fait étrange, la colistine a été classée antibiotique d’importance critique en médecine humaine par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2012. Mais pas en médecine vétérinaire: ni l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), ni l’Agence européenne du médicament (EMA), ni l’Anses n’ont jugé utile de la classer comme telle, bien qu’estimant nécessaire de mieux surveiller d’éventuelles résistances –mcr-1 était alors inconnue.

Dès lors, comment expliquer que la colistine soit utilisée dans les élevages, en prévention comme en traitement des maladies, alors qu’il s’agit chez l’homme d’un antibiotique certes très peu utilisé, mais d’importance critique dans les cas où les médecins y recourent? N’y a-t-il pas là une entorse au concept «One Health», vision unifiée de la santé humaine et animale, mis en avant par les experts de l’antibiorésistance?

«‘One Health’ doit prendre en compte différents niveaux, il y a forcément une gradation, des coûts et des bénéfices à mesurer. Pour nous, le mot d’ordre est de moins utiliser d’antibiotiques, de mieux les utiliser, en particulier ceux d’importance critique pour l’homme», explique Jean-Yves Madec.

Autre explication: lors des derniers avis scientifiques portant sur la colistine, dont celui de l’Anses en septembre dernier, la mutation mcr-1 n’était pas connue. La seule résistance identifiée était de type chromosomique, donc non transférable à d’autres bactéries comme l’est mcr-1, et de très faible impact sanitaire.

L’EMA et l’Anses vont revoir leur copie

Du fait de ces nouvelles données, les recommandations en matière d’usage de la colistine pourraient rapidement évoluer: peu après l’annonce de l’étude chinoise, fin novembre, l’EMA s’est décidée à réunir son groupe d’experts sur l’antibiorésistance afin de revoir son avis de 2013.

Quant à l’Anses, elle «révisera en conséquence l’évaluation du risque conduite dans son avis scientifique sur le classement de la colistine en tant qu’antibiotique vétérinaire d’importance critique», annonce-t-elle mercredi sur son site internet. Pour Jean-Yves Madec, qui n’avance pas de calendrier, c’est «le début d’une histoire». Espérons qu’elle ne finisse pas trop mal.



[1] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail

 



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus