Allain Bougrain-Dubourg: la biodiversité dans la peau

Le 22 février 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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A priori, Allain Bougrain-Dubourg n'est pas candidat à la présidentielle.
A priori, Allain Bougrain-Dubourg n'est pas candidat à la présidentielle.
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Journaliste, producteur de télévision, mais aussi militant inlassable de la cause animale, Allain Bougrain-Dubourg publie ses mémoires[1]. L’occasion de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur de la défense de la biodiversité, en France et dans le monde. Entretien.



[1] Il faut continuer à marcher, Allain Bougrain-Dubourg, Editions de la Martinière, octobre 2015.

 

La biodiversité, en France, ça vous évoque quoi?

Des discours formidables prononcés à Paris ou lors de voyages officiels, qui contrastent avec la situation que nous déplorons sur le terrain. Je pense aux ortolans, dont l’Etat autorise le braconnage. Je pense aux loups, dont la population française régresse désormais. Je pense à l’ours des Pyrénées qui semble désormais condamné.

 

Voilà un demi-siècle que vous vous investissez dans la protection des animaux et de leur environnement. Sans résultat?

C’est un combat qui mérite d’être engagé et qui est loin d’être gagné. Il y a une cinquantaine d’années, l’avenir d’espèces endémiques remarquables était très menacé. La France ne comptait plus que quelques spécimens de cigognes blanches, de vautours ou de faucons pèlerins, décimés par le DDT. C’était l’époque où l’on risquait, au détour d’un chemin forestier, de poser le pied sur un piège à mâchoire. Une époque où l’on clouait encore les chouettes sur les portes des granges. Grâce au travail des ONG et à la loi de 1976 sur la protection de la nature, cette époque est incontestablement révolue.

 

Une victoire, donc?

On a sauvé, collectivement, quelques espèces emblématiques. Mais dans le même temps, on a abandonné la nature ordinaire à un triste sort. Un constat qui vaut pour la planète entière.

 

La faute à qui?

A nous tous. Au développement de nos villes, de nos cultures, de nos infrastructures, mais aussi aux conséquences des changements climatiques.

 

Le parlement achève d’adopter la loi sur la biodiversité. Est-ce un bon texte?

Je me réjouis de l’adoption de ce texte. Mais il ne fait que reprendre quelques principes évoqués lors du Grenelle de l’environnement. Ce n’est pas une grande loi comme celle de 1976. J’en veux pour preuve certains renoncements comme le rejet de l’interdiction des insecticides néonicotinoïdes qui illustrent la puissance de certains lobbies.

 

Cette loi crée aussi l’Agence française pour la biodiversité…

Bien sûr, mais en laissant de côté tout l’aspect cynégétique, qui reste dans la gibecière des chasseurs. Lesquels se priveront des ressources scientifiques de la future agence. Autre exemple: les douanes. Voilà des années que les douaniers, qui sont en première ligne dans la lutte contre le trafic des espèces, demandent davantage de moyens pour assurer leurs missions. Evidemment, sans effet. Mais quand ils font une grosse prise, Bercy est bien content de voir le sujet faire la une des JT de 20 heures.

 

D’où vient ce laisser-faire sur la biodiversité de notre quotidien?

Les facteurs sont multiples. Nous connaissons peu notre milieu: environ 2 millions d’espèces vivantes ont été répertoriées sur les 10 millions probables. Mais la biodiversité, c’est non seulement toutes ces espèces, mais aussi leurs interactions entre elles et leur milieu. On voit donc combien sa protection est plus complexe que celle d’une seule espèce remarquable. Il y a, je crois aussi, la difficulté d’intéresser le public à un concept complexe sur lequel il pense n’avoir aucune prise.

 

C’est-à-dire?

Prenons un autre grand sujet environnemental: les changements climatiques. Les citoyens ont le sentiment de pouvoir faire quelque chose, en isolant leur maison, en réduisant leurs consommations ou en pratiquant le covoiturage. Pour la biodiversité, c’est autre chose. Ce constat vaut pour nos concitoyens comme pour les politiques.

 

On intéresse ces derniers en leur prouvant que la nature rend des services à la société…

Oui, c’est le grand argument du moment. Mais même après avoir prouvé que les insectes pollinisateurs sont à l’origine de 30% des productions agricoles, rien n’est fait pour enrayer leur déclin. Cela me rappelle le chômage, on s’en accommode. On peut aussi faire jouer la corde patrimoniale. Mais là encore, il y a peu d’auditeurs. Personne n’osera jamais construire un aéroport sur les ruines d’une cathédrale du XIIe siècle. Sur une zone humide remarquable, en revanche…

 

Cette semaine, l’IPBES va publier ses premiers rapports d’évaluation sur la biodiversité. Une bonne nouvelle?

Oui, c’est une bonne nouvelle que de voir émerger un tel réseau international de scientifiques, une sorte de Giec[1] de la biodiversité. Ses productions nous changeront sûrement des rapports annuels et tragiques de l’UICN[2]. Cela peut aider à la prise de conscience.

 

Encore inexistante?

Je ne dirais pas cela. A leur niveau, de nombreux citoyens du monde perçoivent la dégradation du vivant. Même en Chine! Mais nous en revenons à ce que nous disions tout à l’heure, les gens ont peu de prise directe sur ce problème. De plus, en Asie, le trafic des espèces est souvent, nous dit-on, une question de tradition. Ce qui ne favorise pas les changements d’habitude.

 

Quels sont les leviers les plus puissants à actionner?
Je crois beaucoup au travail des élus de terrain. Des conseillers régionaux ont beaucoup œuvré en faveur de la trame verte et bleue ou du développement des pistes cyclables «naturalistes», sur les bords de Loire. Ce sont de bons outils de protection et de sensibilisation. Les ONG sont très actives aussi. Je plaide pour ma paroisse, mais en quelques jours, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), via une pétition, mobilise 320.000 personnes contre la chasse à la glu. Les refuges LPO s’étendent sur une surface de 30.000 hectares.

 

Inefficace, le politique?

Mais ce faisant, les associations font de la politique, à leur manière! En revanche, si votre question me demande, en filigrane, quelle personnalité présidentiable est la plus écolo, c’est autre chose. Nicolas Hulot serait sans doute un bon candidat, à la condition qu’il s’appuie sur un réseau associatif ou un mouvement de citoyens. Pour avoir travaillé avec lui à l’organisation du Grenelle, je considère Alain Juppé comme un partenaire possible. Il a beaucoup changé depuis qu’il a été Premier ministre.

 

Les sujets ‘biodiv’ de la présidentielle?

J’en vois trois, symboliques. J’aimerais que l’on évalue précisément l’apport des métiers ‘nature’ à la préservation de la biodiversité: combien sont-ils, quels sont leurs résultats, etc. Je souhaite aussi que l’on avance sur le dossier de la souffrance animale. Il est aberrant que le Code civil reconnaisse la sensibilité des animaux domestiques mais pas celle des animaux sauvages. L’Etat, enfin, devrait publier un état de la biodiversité des territoires publics: parcs nationaux, terrains militaires, propriétés du conservatoire du littoral. Cela aurait valeur d’exemple. Et cela nous permettrait d’évaluer aussi l’efficacité des politiques publiques de conservation.



[1] Giec: Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat

[2] Union internationale pour la conservation de la nature

 



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