Alerte aux crises alimentaires

Le 08 août 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Vers une agriculture basée sur les cycles naturels?
Vers une agriculture basée sur les cycles naturels?
VLDT

 

Le système alimentaire mondial s’avère plus fragile que ne l’avaient imaginé les climatologues. Sa préservation impose des mesures immédiates, sans doute régionalisées. On ne coupera pas non plus à une adaptation de nos modes de vie, indiquent Valérie Masson-Delmotte et Jean-François Soussana, deux des acteurs du rapport spécial que le Giec consacre aux sols.

 

C’est peu de dire que l’optimisme ne règne pas à Genève. Sur les bords du Léman, il aura fallu plus de 5 jours pour que les délégués nationaux s’accordent sur le texte final de la synthèse du rapport spécial que le Giec consacre aux sols. «On a senti chez eux une réelle gravité», confirme Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du groupe 1 du Giec. Rarement porteur de bonnes nouvelles, le dernier opus du réseau mondial de climatologues ne faillit pas à cette triste règle. Et de fait, le ciel climatique s’est sérieusement obscurci.

Car sur les terres émergées, qui ne représentent après tout que le tiers de la surface du globe, les choses ne vont pas bien. Et sans évolution majeure du fonctionnement de nos sociétés, les risques vont se multiplier et les menaces s’aggraver.

éponge à carbone

Tout commence sous nos pieds. Naturels ou urbains, forestiers ou cultivés, les sols sont une formidable éponge à carbone. «On estime qu’ils contiennent de deux à trois fois plus de carbone que l’atmosphère», souligne Jean-François Soussana, vice-président en charge de la politique internationale de l’institut national de la recherche agronomique (INRA) et co-auteur du rapport. La moitié de ce carbone est contenu dans les résidus végétaux, animaux, de cellules et de tissus qui constituent une bonne part de la partie superficielle des sols. Réchauffer le sol, c’est détruire une partie de cette matière organique qui, en disparaissant, relâchera son carbone dans l’atmosphère, sous forme de CO2, le principal gaz à effet de serre.

Voilà le mécanisme qui se déroule sous le plancher des vaches. A grande vitesse. «Le réchauffement est deux fois plus rapide sur les continents que sur l’ensemble de la planète», résume Jean-François Soussana. Or, l’ensemble des terres émergées vont mal. Près d’un quart des terres libres de glace ont été dégradés, à des niveaux divers, par les activités humaines: déforestation, agriculture, urbanisation. A cela s’ajoutent les premières conséquences tangibles du réchauffement: bouleversement des cycles de l’eau, accroissement du rythme et de l’intensité des épisodes de pluies extrêmes, vagues de chaleur, avancée du désert, salinisation des littoraux (du fait de la montée du niveau des mers), incendies. «Le réchauffement apporte une pression supplémentaire à l’utilisation des sols», résume Valérie Masson-Delmotte. Mécaniquement, la montée du thermomètre planétaire renforcera les pressions «naturelles» sur les sols. Lesquelles contribueront à renforcer l’effet de serre.

+2 °C et non pas +4 °C

Mais pas seulement. La faim redevient un risque majeur, y compris pour les sociétés qui s’en croyaient débarrassées depuis deux siècles. Le cycle est presque infernal : moins de terres arables disponibles, des conditions climatiques qui se dégradent, des rendements agricoles qui stagnent ou diminuent. Face à cela une population mondiale qui continue d’augmenter avec des besoins alimentaires (occidentalisation du régime alimentaire oblige) qui montent en flèche. «En 2014, lors de la parution du dernier rapport d’évaluation du Giec, la littérature scientifique estimait que la stabilité du système alimentaire serait plus ou moins assurée jusqu’à un réchauffement de 4 °C. Le risque d’une désorganisation de ce système, notamment dans certaines régions du monde, comme la Méditerranée ou l’Afrique australe, apparaît dès +2 °C», explique Jean-François Soussana. Autant dire demain.

Inexorable perspective? Non, répondent les auteurs du rapport. A condition, notent-ils, d’agir très vite, massivement, et, sans doute de privilégier les solutions ciselées à chaque région aux miracles technologiques vendus par certains marchands de rêve. Ces dernières années, nombre de scientifiques ont ainsi vanté les mérites d’un couplage entre production de bio-énergies et capture et séquestration géologique du CO2 (BioCSC). «Consacrer des millions de km2 à des plantations énergétiques entrera nécessairement en concurrence avec la production alimentaire, la biodiversité», s'alarme Jean-François Soussana.

pas de solution miracle

Le temps du triomphe de l’agriculture biologique est-il venu? Pas forcément non plus. «En n’utilisant pas d’engrais azotés, l’agriculture biologique ne renforce pas l’effet de serre. Elle respecte la biodiversité. Mais ses moindres rendements que ceux de l’agriculture traditionnelle interrogent», poursuit l’agronome.

Alors quoi  Le Giec n’étant pas prescriptif, les auteurs du rapport n’ont pas de solution de référence. Entre les lignes, on lit tout de même un soutien à l’agroforesterie, à la restauration de forêts, à l’agroécologie, aux cultures alimentées par l’eau de pluie plutôt que par l’irrigation, et à la restructuration de l’élevage. En misant sur certaines espèces (volailles ou porcs) plutôt que sur d’autres à la production très émettrice (bœuf) «on peut agir à la baisse sur les rejets de l’élevage qui représentent les deux tiers des émissions agricoles», poursuit Jean-François Soussana.  

Agir efficacement passera nécessairement par une modification profonde de nos modes de vie. «800 millions de personnes souffrent de la faim, quand 2 milliards sont en surpoids. Le tiers de l’alimentation produite est perdue ou jetée. Notre système alimentaire n’est pas satisfaisant», martèle Valérie Masson-Delmotte. Sa préservation passe sans doute par une relocalisation des productions, un développement des agricultures basées sur les cycles naturels, une moindre consommation de produits alimentaires transformés. L’Europe a de la chance. C’est maintenant qu’elle esquisse sa future politique agricole commune (PAC). Le Giec a déjà livré le canevas.



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