Alerte à la bilharziose en Corse

Le 17 juin 2014 par Romain Loury
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Dernière baignade avant fermeture
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La bilharziose, maladie parasitaire d’origine tropicale, a fait son retour en Europe, avec une dizaine de cas rapportés chez des personnes ayant pris un bain dans la rivière Cavu, près de Porto-Vecchio (sud de la Corse). Plusieurs milliers de personnes pourraient être infectées sans le savoir, estime le Haut conseil de la santé publique (HCSP) dans un avis publié mardi 16 juin.

Principalement connue des touristes de retour d’Afrique, d’Amérique du Sud ou de certains pays d’Asie, la bilharziose touche chaque année 200 millions de personnes dans le monde, ce qui en fait la deuxième maladie parasitaire après le paludisme. Elle est due à des parasites du genre Schistosoma, en particulier S. haematobium. Jusqu’alors restreint à l’Afrique subsaharienne et à la péninsule arabique, ce dernier vient de se trouver un nouvel habitat pour le moins inattendu, la rivière Cavu dans le sud-est de la Corse.

Le camping près du Cavu

C’est le service de parasitologie du CHU de Toulouse qui a levé le lièvre, en avril dernier, avec une famille dont le père et sa fille de 4 ans étaient atteints sans s’être jamais rendus en Afrique. Après enquête, il s’est avéré qu’ils étaient allés en vacances, en 2011 et 2013, dans un camping situé près du Cavu. Les suspicions se sont confirmées après découverte de plusieurs cas au sein de trois autres familles (deux françaises amies de la première, une allemande), ayant pris des bains dans la même rivière en 2011 et 2013. Ce qui porte le total à 14 cas, dont 12 confirmés et 2 probables.

Ce bilan semble pour le moins très temporaire. Dans un avis publié lundi 16 juin, le HCSP estime que «du fait de la fréquentation élevée (touristique et professionnelle) du site pendant l’été, de la contagiosité importante de la bilharziose et de la forte proportion de formes asymptomatiques, il faut attendre plusieurs milliers de sujets infectés asymptomatiques».

Une maladie asymptomatique

Raison pour laquelle le ministère de la santé conseille à toutes les personnes exposées - celles qui se sont baignées dans le Cavu entre juin et septembre, au cours des étés 2011 et 2013, même n’ayant eu qu’un court contact cutané avec l’eau-, de consulter leur médecin traitant. Le dépistage se fait par prise de sang, le traitement par un antiparasitaire en une seule prise –le praziquantel.

Si elle n’est pas dépistée et pas traitée, la maladie, souvent asymptomatique pendant plusieurs années, peut entraîner de graves complications à long terme au niveau de l’appareil urinaire, tels que fibroses de la vessie, calculs, insuffisance rénale ou cancer de la vessie.

Au-delà du risque sanitaire, l’arrivée soudaine de la bilharziose en Corse a de quoi étonner: les derniers cas européens non importés de l’étranger remontent en effet au Portugal des années 1920, explique André Théron, directeur de recherche au Laboratoire «Ecologie et évolution des interactions» (E2I, CNRS/université de Perpignan).

Comment la maladie a-t-elle fait son retour en Europe, et celui-ci est-il durable? C’est tout l’enjeu des travaux que le chercheur perpignanais mène avec son laboratoire, centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur le schistosome.

Une vie à se partager entre l’homme et le bulin

Comme de nombreux parasites, Schistosoma haematobium dispose d’un cycle de vie complexe. Présentes dans l’eau douce stagnante, leurs formes immatures, appelées «furcocercaires», pénètrent rapidement dans le corps humain -l’homme est le seul réservoir connu de S. haematobium- par un contact, même bref, avec la peau. Après différenciation en adulte, la femelle va pondre ses œufs dans la paroi de la vessie, dont ils vont être excrétés par voie urinaire.

De retour dans l’eau douce, les œufs éclosent pour donner naissance à une larve, appelée «miracidium», qui trouve refuge chez un hôte intermédiaire, en l’occurrence de petits escargots aquatiques appelés bulins. Ils vont s’y multiplier, ne le quittant que sous la forme de furcocercaires prêts à conquérir de nouveaux baigneurs. Or le bulin que préfère S. haematobium, Bulinus truncatus, se trouve être présent non seulement en Afrique et au Moyen-Orient, mais aussi au Portugal, en Espagne, en Corse et en Sardaigne.

S’il semble certain que le parasite est arrivé dans le Cavu après qu’une personne infectée dans un pays endémique y a uriné, en juin ou juillet 2011, reste à savoir si cela a suffi pour qu’il parvienne à y demeurer année après année, cycle après cycle. Selon André Théron, «la période hivernale [en Corse] semble défavorable au cycle du parasite», du fait de températures pas assez clémentes pour les bulins infectés, plus fragiles: il est dès lors plus probable que la rivière ait été chaque année réinséminée par des personnes infectées y ayant uriné. Reste à savoir, dans ce cas, si le parasite y est chaque année réintroduit par des touristes attachés au lieu, ou par des habitants locaux.

Un hybride d’Afrique de l’ouest?

Autre originalité de ce schistosome arrivé en Corse, il s’agit d’un hybride de Schistosoma haematobium et de Schistosoma bovis, un de ses cousins qui ne s’attaque qu’aux ruminants, selon les résultats d’analyse moléculaire effectués au laboratoire E2I.

Ailleurs dans le monde, «nous voyons de plus en plus de ces hybrides, ils ont même tendance à remplacer» les espèces standard, observe André Théron, qui évoque le premier cas en 1997 au Niger. Selon lui, tout porte à croire que nous sommes face à une souche hybride originaire d’Afrique de l’ouest.

Autre possibilité, celle d’une hybridation en Corse: un S. haematobium étranger aurait pu y croiser la route d’un S. bovis, parasite qui y a sévi jusque dans les années 1960. L’hypothèse semble toutefois «un peu plus compliquée» que celle d’une immigration de l’hybride, car «cela  voudrait dire que la souche bovis aurait persisté jusqu’à présent en Corse sans qu’on s’en rende compte».

Selon le chercheur, la situation n’a a priori rien à voir avec le réchauffement climatique, souvent invoqué comme facteur d’extension de maladies tropicales vers le nord: ce sont plutôt les déplacements de populations qui sont en cause, d’autant que «Bulinus truncatus a toujours été présent en Corse». Pour les chercheurs, l’une des prochaines étapes consistera à déterminer  la proportion de ces escargots porteurs du parasite.

Saisi par le ministère de la santé, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) évoque plusieurs mesures de lutte conter le bulin, dont aucune ne semble adéquate: ramassage compliqué du fait des reliefs accidentés de la Corse, lutte biologique hasardeuse, produits molluscicides toxiques pour d’autres espèces. Selon elle, il s’agit d’abord d’informer la population de ne pas uriner dans l’eau des plans et cours d’eau. Par arrêté préfectoral du 16 juin, il est par ailleurs interdit de se baigner dans le Cavu sur les communes de Conca et Zonza.

D’autres maladies attendues cet été

Alors que le risque de bilharziose semble pour l’instant très localisé, ceux de chikungunya et de dengue pourraient avoir des implications sanitaires plus importantes. Et peut-être même imminentes en métropole: du 1er mai au 13 juin, l’Institut de veille sanitaire (InVS) rapporte une flambée de cas importés des Antilles ou de Guyane (53 de chikungunya, 18 de dengue, 2 co-infectés), où les deux maladies sévissent actuellement.

Aucun cas domestique n’est à déplorer pour l’instant en métropole, mais il ne s’agit peut-être que d’une question de temps: le vecteur de ces deux maladies, le moustique tigre (Aedes albopictus), est désormais «implanté et actif» (niveau 1 du plan anti-dissémination dengue et chikungunya) dans 18 départements métropolitains, dont plusieurs hébergent des cas importés. Il ne reste plus que l’un d’entre eux soit piqué par le moustique.



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