Agriculture: travailler moins, gagner plus, en produisant mieux

Le 31 août 2016 par Marine Jobert
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Le site est traverse? par la rivie?re du Bec.
Le site est traverse? par la rivie?re du Bec.
Dessin de Charles Herve?-Gruyer

Une ferme en maraîchage, cultivée en permaculture de façon intensive, sans investissement excessif, permet de dégager un salaire décent, en effectuant un nombre d’heures raisonnable dans la profession. Une étude de l’Institut national pour la recherche agronomique (Inra) en fait la démonstration.

Une très petite ferme, essentiellement cultivée à la main, permet à une personne en statut agricole de produire une profusion de fruits et de légumes, de vivre décemment, sans être écrasée de travail. C’est François Léger, enseignant-chercheur à l’Inra et à Agro Paris-Tech[1] qui l’écrit, dans un rapport consacré à l’expérience menée depuis 2006 au Bec Hellouin (Eure). Cette ferme de 20 hectares (dont 12 ha de bois, 4.000 à 7.000 m2 de cultures maraîchères, des pré-vergers et des forêts-jardins[2]) a été popularisée par le film «Demain», dans lequel ses concepteurs exposent notamment les principes de la permaculture. Elle est surtout devenue un objet d’études, pour tenter de produire des données techniques et économiques sur une tendance encore marginale, mais qui se répand ces dernières années: l’installation en maraîchage sur de très petites surfaces, avec des investissements limités.

Les 1.000 m² de cultures étudiées sont situés dans la partie la plus soignée et la plus intensive de la ferme du Bec Hellouin. Il s’agit d’un ensemble de plusieurs secteurs, comprenant 421 m2 de serres, 116 + 117 m2 de cultures en plein champ en agroforesterie, et un ‘jardin Mandala’ de 378 m2 (formé de buttes rondes, cultivé de manière moins intensive). 76 types de cultures sont réalisés dans cet espace, dont 69 types de légumes, légumes-fruits, (racines ou feuilles), mini-légumes et 17 types d’herbes aromatiques et fleurs.

 

Calculer le temps de travail

Pendant près de trois ans, ont été scrupuleusement notées les heures de travail effectuées[3] sur une parcelle de 1.000 m2 (voir encadré) cultivée en permaculture et avec des techniques de micro-maraîchage organique bio-intensif (fortes densités, associations, cultures-relais), ainsi que la nature de l’intervention et les moyens utilisés (semis et plants, outils, produits, etc.) et les récoltes. Outre le temps de travail, les matériels et équipements utilisés, les pratiques mises en œuvre, les intrants achetés, échangés ou produits sur place (plants, semences, produits de traitement, amendements et engrais, etc.) ont été relevés avec minutie pour les inclure dans la question de la rémunération du travail.

De 5,4 à 9,5 € l’heure

Evidemment tributaire du rendement par rapport à la surface cultivée, le chiffre d’affaires de la parcelle étudiée n’a fait que croître d’année en année (passant de 33.000 à 57.000 euros entre 2012 et 2013, se stabilisant l’année suivante. Les chiffres de 2014 et 2015 ne sont pas analysés). Sur la base d’un temps de travail hebdomadaire moyen annuel de 43 heures par semaine[4], «jugé acceptable par les maraîchers», deux hypothèses d’amortissements et de charges financières ont été calculées. La première prend en compte l’achat de matériels neufs, la seconde privilégie du matériel d’occasion. Il apparaît alors que le revenu mensuel net de la première année d’étude varie, selon l’hypothèse retenue, entre 898 et 1.132 €. Pour la deuxième année, il grimpe à une moyenne oscillant entre 1.337 et 1.571 €. Soit un revenu horaire variant de 5,4 à 9,5 €. Ce revenu apparait «tout à fait acceptable, voire supérieur, au regard des références couramment admises en maraîchage biologique diversifié», constate l’étude. D’autant que ces chiffres tiennent compte de la rémunération d’un salarié payé à mi-temps au Smic[5], dont le recrutement s’imposait pour couvrir la charge de travail. «Le revenu serait nettement plus élevé si ce travail était assuré par un associé ayant un statut agricole», est-il précisé.

L’expérience du Bec Hellouin est-elle reproductible? Avec sa clientèle de chefs étoilés qui goûtent les mini-légumes cultivables à forte densité et vendus à prix d’or et ses nombreux stagiaires aux mains désherbeuses, la ferme normande ne prétend pas essaimer à l’identique. D’autant que les 1.000 m2 étudiés s’inscrivent dans un ensemble essentiel pour le bon fonctionnement métabolique et immunitaire des cultures. Il s’agissait plutôt de démontrer que ce modèle économique était réaliste pour les porteurs de projets sans assise foncière et à faible capacité d’investissement, jusqu’ici dépourvus de données économiques et techniques pour parler la même langue que les instances agricoles, les collectivités locales et les banques.

Maîtriser les investissements

Un enseignement essentiel, au-delà des techniques culturales mises en œuvre, réside dans l’importance de la maîtrise des investissements, dont les montants étranglent souvent les agriculteurs. «Le lien apparaît bien direct entre niveau d’intensification et revenu, à condition qu’il soit maîtrisé afin d’éviter une charge de travail insurmontable.» Autre facteur-clé: la diversité des marchés sur lesquels se positionne la ferme, qui vend tout aussi bien des paniers dans des Amap que des légumes rares ou des fleurs comestibles à des restaurateurs étoilés. La question de la stratégie marchande est donc «essentielle dans la conception et la conduite des microfermes biologiques». Enfin, insiste le chercheur, l’acquisition de compétences explique en grande part l’augmentation substantielle du chiffre d’affaires au cours de l’étude.             

 



[1] Membre de l'équipe Agricultures urbaines de l'Unité mixte de recherche. UMR 1048 Sadapt «Sciences pour l'action et le développement –activités, produits, territoire», Inra. Enseignant-chercheur à Agro Paris-Tech.             

[2] Des forêts plantées d’espèces comestibles.

[3] Tant par les salariés que par les stagiaires accueillis en formation au Bec Hellouin.

[4] Dont un tiers est consacré à des travaux d’entretien ou à des travaux sur les autres parcelles de la ferme, qui contribuent également à la productivité de la zone étudiée.

[5] Avec des charges patronales à 42,3% du salaire brut sans aucune exonération.

 



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