Agriculture: la guerre de l’eau continue dans le Marais Poitevin

Le 28 février 2018 par Marine Jobert
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Le Marais Poitevin, entre marais et champs cultivés.
Le Marais Poitevin, entre marais et champs cultivés.

Un projet de creuser 19 ‘bassines’ dans le Marais poitevin inquiète, tant pour les volumes prélevés que pour la qualité de l’eau et le modèle agricole que ces réserves encouragent.

Les agriculteurs jurent qu’elles ne seront remplies que l’hiver, pour arroser les champs assoiffés l’été. Les opposants dénoncent une accélération de l’irrigation agricole, sans égard pour les milieux naturels, le changement climatique et les finances publiques. Ce 4 mars, ils pourraient être plusieurs milliers à défiler à Mauzé-sur-le-Mignon, dans la Sèvre niortaise, pour contrer un projet de 19 ‘bassines’, le terme local qui désigne ces «réserves collectives de substitution». Cette ‘Marche des Pigouilles’[1], à l’appel du collectif ‘Bassines non merci’, s’inscrit dans une mobilisation plus large contre les quelque 200 ouvrages du même type projetés dans l'ex-région Poitou-Charentes (dont 23 font l'objet d'une enquête publique jusqu'au 16 mars en Charente-Maritime).

La création des réserves de substitution vise à réduire les tensions sur la ressource en eau en période sensible (généralement en période estivale) et à permettre aux agriculteurs de disposer de la même quantité d’eau que lorsqu'ils prélèvent dans les cours d'eau ou la nappe. La réserve d’eau est ainsi remplie en période hivernale, en dehors des périodes de tensions exercées sur la ressource, ce qui est une manière de transformer un flux de ressource en un stock (extrait d’une étude du Cemagref publiée en 2009).
Le projet en quelques chiffres. Volumes d’eau stockés: 8,4 millions de m3. 66 irrigants raccordés. 3.079 ha irrigués. Emprise des ouvrages: 180 ha. Coût: environ 61 millions d'€.

+75% de prélèvements

Aux bassines projetées sur le bassin de la Sèvre niortaise et du Marais poitevin -déjà fort asséché par l’agriculture conventionnelle- les opposants opposent plusieurs griefs. D’abord, par le jeu d’interprétations arrangeantes de la règlementation, d’augmenter de 75% le volume global prélevé dans le milieu, alors même que les agriculteurs sont censés substituer tout ou partie de leurs droits à l’eau contre l’accès à ces réserves. Ces calculs, obtenus sur la base «d’anciennes données ‘confortables’ sans jamais les remettre en cause pour de nouvelles [données] plus conformes à la capacité des milieux et aux évolutions climatiques en cours et à venir, sont des éléments proprement scandaleux qui témoignent de la duplicité du montage de ces dossiers, pour ne pas parler de malhonnêteté intellectuelle», dénoncent les opposants dans une lettre ouverte à Alain Rousset, le président socialiste de la région Nouvelle Aquitaine, à la suite d’une rencontre le 8 février dernier.

Moules et huîtres en danger

L’effet sur les rivières et le Marais poitevin, deuxième zone humide de France, serait immédiat (et catastrophique), puisqu’à trop pomper dans la nappe, on assisterait -comme c’est déjà le cas parfois- à un retour de l'eau du Marais vers la nappe phréatique, compte tenu de la nature fracturée (karstique) des calcaires constituant les bassins versants du secteur. A cela s’ajoutent l’assec total qu’ont connu 1.500 kilomètres de rivières dans l’ex-région l’été 2017, des nappes phréatiques peu rechargées à la mi-janvier (notamment dans le sud de la Vendée) et une mauvaise qualité des eaux, délétère pour les coquillages, les moules et les huîtres, «qui sont pourtant un des joyaux reconnus du patrimoine gastronomique et touristique de notre grande région».

Chère eau potable

Evidemment, les opposants expriment leurs inquiétudes concernant les réserves disponibles pour l’eau potable, quand les épisodes de sécheresse se multiplieront dans les décennies à venir. Entre 2003 et 2009, près de 100.000 Vendéens ont été concernés à trois reprises par un risque élevé de rupture d’alimentation et le département multiplie les solutions techniques: rehausse de barrages, stockage dans des carrières, dessalement d’eau de mer et une expérimentation pour la réutilisation des eaux usées. Aujourd’hui, l’Agence régionale de santé voit d’un très mauvais œil le projet des bassines. En 2016, elle a rendu un avis cinglant, estimant qu’il aurait pour effet «un accroissement notable des terres irriguées et une dégradation qualitative des eaux impactées». Elle souligne au passage que les consommateurs (d’eau) devront non seulement financer à 70% les 9,9 millions d’euros du projet (via l’Agence de l’eau Loire-Bretagne), mais aussi supporter la dépollution de l’eau.

Quelle agriculture?

Les opposants plaident pour une transition agricole vers la bio et les circuits courts, rappelant au conseil régional qu’«en refusant de financer ce projet d'un autre âge, la région aurait ainsi l'occasion d'amorcer un véritable virage dans le domaine agricole et économique pour accompagner tous ceux qui sont au bord du changement de pratiques». Avant toute décision, les associations ont invité solennellement Alain Rousset à visiter en barque le Marais Mouillé. «Nous vous emmènerons aussi dans la plaine céréalière d'Amuré et vous imaginerez l'impact visuel d'une méga-bassine (18 hectares, 950.158 mètres cubes de capacité de stockage), vous verrez la désertification qui pointe à l'horizon et l'impact direct sur l’assèchement de nos rivières.» Ils concluent en proposant la tenue d’Assises de l'eau, du paysage et de l'agriculture sur le bassin de la Sèvre «pour construire avec le monde paysan un projet de territoire».



[1] Historiquement, il s’agit de la perche dont se servent les bateliers pour faire avancer les embarcations dans le Marais poitevin, en poussant dans le fond, rappelle le journaliste Marc Laimé sur son site. Un écho à la marche des bâtons qui mena les paysans du Larzac à Paris en 1978, puis à la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

 



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