Agriculture: «défaire ce qui a été fait»

Le 30 septembre 2015 par Romain Loury
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Fabrice Nicolino
Fabrice Nicolino
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Pesticides, mécanisation, désertification rurale, mais aussi FNSEA, Inra, FAO… sous forme d’une lettre adressée à un agriculteur retraité, le journaliste Fabrice Nicolino s’en prend dans son nouvel ouvrage [1] au «vaste merdier qu’est devenue l’agriculture». Et pense qu’il n’est pas trop tard pour s’en détourner. Entretien avec le JDLE.

JDLE: Vous estimez que l’agriculture française telle que nous la connaissons est née des deux guerres mondiales. En quoi et comment ces conflits l’ont-ils transformée?

Fabrice Nicolino: Les deux guerres mondiales ont été un accélérateur. Pas tellement la première: malgré l’arrivée de quelques tracteurs Renault, cela n’a pas dépassé le stade préindustriel. En revanche, les Etats-Unis étaient déjà très en pointe sur la mécanisation, on ne s’en rendait alors pas bien compte en France. Le vrai changement c’est la deuxième guerre mondiale, dont le pays sort exsangue. C’est alors qu’une nouvelle génération d’agronomes et de zootechniciens rencontre de jeunes agriculteurs, tous ayant en commun la volonté de dynamiter la vieille agriculture. Et ce en accord avec les autorités politiques, dont Jean Monnet, commissaire au Plan de 1945 à 1952, épaulé par Jean Fourastié, inventeur du terme «Trente Glorieuses» et qui a introduit celui de «productivité».

Cette coalition informelle reçoit en cadeau le Plan Marshall, dont l’un des objectifs pour les Etats-Unis était de reconvertir l’industrie de guerre à des fins civiles: en échange de prêts très importants, les pays bénéficiaires devaient s’équiper de produits américains. Un véritable cheval de Troie, qui a permis l’arrivée en masse des tracteurs et des pesticides. De plus, de nombreux zootechniciens, agronomes et technocrates ont fait le voyage des Etats-Unis entre 1945 et 1955, où ils ont vu, en matière de nouvelles techniques, des choses qui leur paraissaient merveilleuses. Pourtant, ce processus d’industrialisation ne va pas encore jusqu’au bout. Pour cela, il faut attendre l’arrivée de De Gaulle, en 1958, et son envie de grandeur française et de centralisation, portée par des technocrates très actifs.

JDLE: Face à cette industrialisation qui s’accélère, de quand datent les premiers doutes, les premières remises en cause ?

Fabrice Nicolino: 1962 constitue une date-clé, avec la publication aux Etats-Unis du livre de Rachel Carson, «Printemps silencieux» [paru en France en 1963, l’ouvrage révèle les ravages du DDT, insecticide alors tout-puissant, sur l’environnement, notamment les oiseaux, ndlr]. Le livre va s’attirer beaucoup de critiques, notamment d’ingénieurs de l’Inra. C’est la fin de l’époque d’innocence: l’industrie est devenue tellement puissante qu’au lieu de reconnaître qu’elle fait fausse route, elle lance des campagnes de désinformation. On entre alors dans une période de mystification, qui dure toujours.

Outre la dégradation généralisée de l’environnement, cette agriculture va remplacer le monde «arriéré» des campagnes par des machines. Le tout au nom de l’idéologie du progrès: la disparition des paysans était perçue comme positive, c’était l’arriération qui disparaissait. Avec l’arrivée de De Gaulle, on a donc vidé les campagnes de leurs paysans pour remplir les banlieues, engendrant par la suite un chômage de masse qui n’a jamais disparu. Alors que le nombre d’agriculteurs est passé de 10 millions en 1945 à 450.000 de nos jours [2], on a rempli les banlieues d’ouvriers qui n’ont plus de boulot. C’est un mouvement qui a complètement changé la face de la France.

JDLE: Parmi les promoteurs de ce mouvement, vous citez la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA)…

Fabrice Nicolino: C’est un syndicat que je trouve détestable, il est incroyable de penser qu’il agisse de manière à ce que les personnes qu’ils représentent disparaissent à la vitesse du feu. Tous les ministres de l’agriculture, aussi bien de gauche comme de droite, ont cogéré les dossiers avec la FNSEA, l’agriculture actuelle est donc aussi son bilan. Son actuel président, Xavier Beulin, est le PDG d’une holding céréalière [le groupe Avril, ex-Sofiprotéol] qui pèse 7,5 milliards d’euros par an: il pousse le plus qu’il peut l’industrialisation agricole.

Citons aussi Luc Guyau, président de la FNSEA [de 1992 à 2001], qui est devenu en 2009 président du conseil de la FAO [l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture], grâce à ses liens étroits avec Nicolas Sarkozy. Ces gens font carrière, ce sont des bureaucrates qui ne défendent pas leur profession, qui ont décidé que l’agriculture devait aller jusqu’à la ferme des 1.000 vaches. Il n’y a pas de limite à cette folie, il faut aller toujours plus loin. On ne peut plus parler de paysans lorsqu’on évoque ces gens-là: pour ma part je soutiens les paysans, mais d’aucune manière ceux qu’on appelle les «exploitants agricoles».

JDLE: Autre motif de cette marche forcée, la domination des ingénieurs du génie rural, des eaux et des forêts (Igref), remplacés par les ingénieurs des ponts, des eaux et des forêts (Ipef) en 2009. Vous les accusez d’avoir ruiné le paysage rural, sous couvert de productivité, au détriment de l’environnement.

Fabrice Nicolino: Dans le domaine agricole, ces personnes tiennent toutes les Draaf [directions régionales de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt], les structures publiques et parapubliques. Ils font montre d’une arrogance technique extravagante, et sont dans l’impunité la plus totale: au nom de la productivité, ils ont détruit des centaines de milliers de kilomètres de haies, ont recalibré des ruisseaux, des petites rivières. D’un point de vue écologique, ce remembrement des terres agricoles a été une immense folie.

Jean-Claude Le Feuvre, un grand connaisseur français des problèmes d’eau  [professeur au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)], m’a raconté un jour qu’il avait procédé en 1970 à des prélèvements dans le bassin de la Vilaine. Il y avait trouvé un peu de nitrates, et avait alerté la direction régionale de l’agriculture de Bretagne, leur disant qu’on allait vers la catastrophe, que le problème allait grossir. Tous ont éclaté  de rire, en lui disant que les ingénieurs s’en occuperaient, qu’il n’y avait pas à s’en faire. Désormais, la question des nitrates nécessite des milliards d’euros en matière de restauration des milieux aquatiques.

JDLE: Dans votre livre, vous affirmez que «ce qui a été fait peut être défait», et qu’«il n’est pas interdit d’imaginer une France de 2050 qui compterait un, deux ou trois millions de paysans en plus de ceux qui croupissent dans les hangars industriels ou les fermes concentrationnaires pour animaux-esclaves». La France urbaine a-t-elle vraiment envie de revenir travailler la terre?

Fabrice Nicolino: Il ne s’agit pas de recréer la campagne d’antan. C’était un monde difficile, pas idyllique. Mais les gens des campagnes n’ont aucune raison de se priver d’internet, ils pourraient être mieux reliés à la ville. On peut tout à fait imaginer que les villages et les petites villes revivent, plutôt que de voir des villages sinistrés, vidés de leurs habitants. Pour cela, il faudrait signer un pacte avec les paysans, susceptible d’entraîner les gens, de les accompagner. Des millions de Français souhaitent manger mieux: ce pacte devrait assurer aux paysans, en échange de produits de qualité, des débouchés, de la considération. Selon moi, il faut un plan de sortie de l’agriculture industrielle, au même titre qu’un plan de sortie du nucléaire, sur 20, 30 ou 40 ans. Il n’y a pas d’obstacles techniques à cela, et plein de gens feraient le saut. Il y a une urgence écologique et démocratique à se bouger.

JDLE: Si l’agriculture industrielle fait l’objet d’un tel consensus gauche-droite, d’où peut venir un tel mouvement?

Fabrice Nicolino: Il faut que ce soit la société qui se bouge. Je rêve que naisse en France un mouvement de défense des consommateurs qui se battrait sur le domaine de la santé et de l’écologie, au besoin en organisant des boycotts. Si on attend un mouvement politique, on est sûr qu’il ne se passera rien.

[1] «Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture», aux éditions « Les Echappés»

[2] Selon le ministère de l’agriculture, «il y a en France 604 000 chefs d’exploitations et co-exploitants agricoles», d’après un recensement effectué en 2010. «Un peu plus d’1 million de personnes participent régulièrement à l’activité des 514 800 exploitations agricoles françaises, DOM inclus. Entre 2000 et 2010, les exploitations se sont agrandies et leur nombre a diminué de 26%. Le nombre d’exploitants a diminué de 21%», ajoute le ministère.



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