Afrique : ils louent la terre mais pillent l’eau

Le 14 juin 2012 par Geneviève De Lacour
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Des femmes de tout le Sénégal manifestent contre l'accaparement des terres
Des femmes de tout le Sénégal manifestent contre l'accaparement des terres

Derrière le phénomène d'accaparement des terres des pays du Sud se cache une course d’un autre genre: celle aux ressources en eau, essentielles à l’agriculture. Ce constat alarmant a été fait par une petite organisation non gouvernementale «Grain», dans un rapport consacré à l’Afrique et publié le 11 juin dernier.

Pourquoi l’Arabie saoudite qui ne manque pas d’espace, achète des terres en Afrique? Le royaume wahhabite a acquis, en effet, des millions d’hectares de terres arables en Ethiopie au cours des dernières années. Réponse : parce qu’elle manque cruellement d’eau pour faire pousser ses récoltes.

Même avidité constatée pour les entreprises indiennes. La révolution verte a permis de venir à bout des famines récurrentes mais a allègrement puisé dans les stocks d’eau souterraine du sous-continent indien. Résultat, après des décennies d’irrigation non durable, les aquifères du pays sont à sec, ou presque. L’Inde a donc décidé de délocaliser une partie de sa production alimentaire dans des pays qui ne manquent pas d’eau. Car, la terre africaine ne coute pas cher, et en plus ce «qui a de la valeur ce n’est pas la terre, mais l’eau !», affirmait un investisseur britannique lors d’une conférence à Londres en 2011.  

Le message semble se répéter à l’envie dans ces « round up » internationaux d’investisseurs du monde agricole : l’Afrique a de l’eau en abondance. Cette eau est sous exploitée mais prête à être employée dans de grands projets et notamment pour des cultures d’exportation.

En avril dernier, le British Geological Survey (BGS), le service géologique britannique et l'University College de Londres publiaient dans la revue de l'Institut de Physique (IOP), une étude montrant que le continent africain possède d’immenses réserves d’eaux souterraines : 0,66 million de km3 inexploités, selon les experts. Or, jusqu’à présent, les ressources annuelles africaines en eau de surface ne permettent d'irriguer que 5% des terres arables alors que les réserves souterraines sont plus de 100 fois plus importantes et représentent 20 fois les réserves d'eau douce des lacs. L’information n’est pas nouvelle, puisque le bureau de recherche géologique et minière (BRGM) connaît relativement bien ces réserves d’eaux souterraines. En outre, ces réserves, présentées par les Britanniques comme étant un potentiel, sont inégalement réparties et ne sont pas toutes exploitables. Alors pourquoi publier maintenant de telles données?

Parce que certains investisseurs lorgnent sur cet or bleu. L’ONG «Grain» constate que les achats et locations de terres se concentrent dans les régions disposant des plus importantes ressources en eau. L'ONG cite l'exemple de la région de Gambella, dans le sud-ouest de l'Ethiopie. Dans cette zone tropicale située au pied des hauts plateaux, de nombreux investisseurs étrangers - indiens, saoudiens et chinois - se sont lancés dans des cultures aquavores, riz et canne à sucre notamment. Et leurs contrats de location des terres leur ouvrent un accès illimité et gratuit aux stocks d’eau de la région. Non seulement, de tels projets gigantesques mettent la vie des communautés à risque – le gouvernement éthiopien a décidé de déplacer 1,5 million de personnes de cette région en 2013, mais menacent également l’accès aux ressources de la région entière.

L'ONG cite un autre exemple, celui du Nil. L’agence des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime que le potentiel maximal d'irrigation dans les dix pays du bassin du Nil est de 8 millions d'hectares. Or, si l'on ne prend que l'Egypte, le Soudan, le Soudan du sud et l'Ethiopie -, les surfaces disposant d'infrastructures d'irrigation représentent déjà 5,4 millions d'hectares. Et la superficie de terres ayant fait ces dernières années l'objet de transactions (achat ou location) atteindrait 8,6 millions d'hectares, selon le rapport.

«Il reste à voir quelle proportion de ces terres sera réellement cultivée et irriguée, mais il est difficile d'imaginer que le Nil puisse supporter une telle agression», estime Grain. Une autre ONG, Oakland Institute, avait publié, en décembre 2011, une étude similaire, dans laquelle elle affirmait que la mise en irrigation des terres concédées à des investisseurs en Ethiopie aboutirait à une multiplication par neuf, par rapport à des chiffres remontant à 2002, de la consommation d'eau par l'agriculture.

«Ce phénomène va rendre l'accès à l'eau plus difficile, en particulier pour les populations les plus vulnérables, et donc entraîner une multiplication des conflits d'usage locaux», redoute Alain Vidal, directeur du programme «Eau et nourriture» du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR) dont la mission est de combattre la faim et la pauvreté. «Il va également avoir un impact sur l'environnement et - sans aller forcément jusqu'à l'assèchement des fleuves - entraîner la destruction d'écosystèmes dont dépend souvent l'existence de populations défavorisées.»

C’est le cas du delta central du Niger. Le gouvernement malien a signé des accords pour la location de 470.000 hectares avec des compagnies libyennes, chinoises, anglaises et saoudiennes. Or ces terres sont les plus fertiles du delta, celles qui se situent dans le lit du fleuve Niger. En 2009, le gouvernement malien a même ajouté à la location 1 à 2 millions d’hectares supplémentaires.

Une étude, réalisée par l’ONG Wetlands International, a calculé qu’avec le changement climatique et les projets d’infrastructures sur le fleuve, plus de 70% de la plaine alluviale du delta du Niger sera perdue. Or un million de petits agriculteurs et d’éleveurs dépendent directement de ce milieu.

Enfin, l’ONG Grain cite d’autres projets d’accaparement de terres au Kenya, au Sénégal et au Cameroun, impliquant aussi des investisseurs français, notamment dans le bassin du fleuve Sénégal.

 



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