Acceptabilité : «Il y a un problème de culture générale sur les ENR»

Le 16 janvier 2018 par Marine Jobert
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Plus de 16.000 éoliennes à implanter avant 2030.
Plus de 16.000 éoliennes à implanter avant 2030.
VLDT

Enfouissement de déchets à proximité d’un village. Installation d’éoliennes en pleine campagne. Construction d’une usine de méthanisation en périphérie d’une agglomération. Souvent, les oppositions locales sont vives à ces projets à fort impact environnemental et/ou visuel. Et ce d’autant plus si ces projets sont conçus sans être expliqués à l’échelle du territoire, sans bénéfice pour les populations, ni accompagnement. Faire accepter ces projets sensibles est depuis 20 ans la spécialité de l’agence Tact, basée à Nantes. Entretien avec Arnaud Pigeon, son directeur conseil, et Thomas Muselier, son président.

JDLE – Travailler sur «l’intégration territoriale des projets sensibles», cela consiste en quoi?

Il y a quelques années, nous intervenions quasi systématiquement ‘en pompiers’ sur des projets déjà bien avancés et confrontés à une opposition dure ou, par exemple, un conseil municipal qui aurait changé d’avis en cours de route. Il faut dire que les développeurs avaient une vision essentiellement technique, administrative, économique de leur projet. Un positionnement tout à fait honorable, puisque l’Etat leur a aimablement délégué tout le développement de cette filière selon des règles très bureaucratiques, si bien que nos clients se sont retrouvés avec un «programme» à exécuter, d’un bout à l’autre, en passant par des dizaines d’étapes, qui peuvent être déroulées sans jamais aller voir un riverain. Rien n’y oblige.

Aujourd’hui, la plupart des développeurs éoliens ont compris que le levier principal de la réussite de leur projet, c’est son intégration au territoire. A quelles conditions le territoire se trouverait bénéficiaire de cette implantation, en fonction de son économie, ses besoins et de sa demande?

Les deux tiers des projets éoliens font l’objet, selon le syndicat des énergies renouvelables, de recours devant les tribunaux. En novembre dernier, Nicolas Hulot le reconnaissait: «Si nous n’arrivons pas à créer de l’adhésion [vis-à-vis de l’implantation des renouvelables], cela peut compromettre nos objectifs climatiques. J’essaierai de faire preuve de pédagogie.»

JDLE – Que recouvre cette notion de ‘demande des territoires’?

La demande ne porte pas seulement sur les bénéfices financiers éventuels ou les impacts visuels depuis le jardin de riverains qui demanderaient une nouvelle haie pour masquer le parc éolien. C’est aussi une demande de sens: dans quelle mesure chacun peut s’approprier l’installation, comment ça s’inscrit dans une politique énergétique plus globale, quel type d’action de pédagogie peut-on mettre en place pour que chacun puisse se saisir de ces actions?

La décentralisation des modes de production de l’énergie, c’est le sens de l’Histoire! Donc les acteurs locaux doivent être à l’initiative, accompagner les projets, et y être associés. La relation aux territoires, en matière d’énergies renouvelables, est très erratique; avec les zones de développement de l’éolien terrestre (ZDE), les élus ont pensé qu’ils pourraient tenir les manettes de la transition énergétique/ Mais non, on a arrêté les ZDE en 2013… Pour les élus, ça a été très dur à vivre. C’est erratique, à cause de la culture nucléaire de ce pays, qui a beaucoup de mal à en sortir.

C’est aussi une histoire de génération: les plus de 30 ans n’ont jamais entendu parler d’énergies renouvelables et de transition énergétique à l’école. Donc 20 ans après le lancement de l’éolien en France, on continue à en parler comme quelque chose de nouveau, ce qui est hallucinant! Il y a un problème de culture générale très clair sur ce que c’est que de faire de l’électricité avec du vent, ou le mix énergétique. Et donc on va travailler différemment sur un territoire qui vit avec l’éolien depuis longtemps ou sur lequel existent déjà des installations exemplaires. Le contre-exemple, c’est la Sarthe, qui compte seulement 2 parcs éoliens. Ou alors dans l’Indre-et-Loire, où les gens sont persuadés que leur seul moyen de développement, c’est le tourisme -1ère idée reçue-, auquel vont forcément nuire les éoliennes -2ème idée reçue.

JDLE – Parce que l’éolien, ça attire les touristes?...

En phase chantier, surtout. Et ça fait venir des ouvriers et vivre le petit commerce pendant un temps. Mais surtout, les éoliennes ne font pas fuir les touristes!

JDLE - Quelles méthodologies appliquez-vous quand vous abordez un nouveau dossier?

Notre 1er travail consiste à comprendre l’identité du territoire, à identifier les acteurs locaux, comment ils travaillent entre eux, quelles sont leurs positions sur le sujet, leurs capacités à collaborer et à coopérer. Nous collectons les données sociologiques (niveau d’éducation, de revenus), nous étudions l’historique politique du secteur (qui sont les acteurs, de quel bord, leurs positions antérieures sur le sujet, les conflits entre les différentes collectivités, qui est puissant localement). On essaie de lire ce qu’il y a derrière les organigrammes.

JDLE – Vous balisez le terrain pour qu’il n’y ait pas de mauvaises surprises, en somme.

L’étape suivante consiste à mener des entretiens avec les acteurs-clés: le maire, des riverains, des présidents d’associations. On est très bien reçus en général, puisqu’on se met à leur écoute. On identifie les risques encourus, comme un conseil municipal où le maire n’a pas vraiment la main sur les décisions, ou l’arrivée d’une nouvelle population dans la commune que les élus ne connaissent pas, ou un fort historique de projet sensible avec une réactivation possible des dynamiques d’opposition. On ne fait aucune impasse sur les acteurs… C’est sur la base de cette compréhension du territoire et de ses acteurs que nous pouvons proposer à nos clients des leviers d’action pour que cela se passe le mieux possible. Il s’agit par exemple: 1° d’associer, au-delà des prescriptions légales, des acteurs du territoire. 2° d’informer sur le projet avec des sites internet et de faire de la pédagogie pour monter en compétences et qu’un riverain, en fin de processus, soit capable de discuter d’égal à égal avec un chef de projet. 3° de mener une concertation, ce qui n’est possible qu’avec une pédagogie préalable, pour que chacun puisse poser des questions pertinentes et entrer en négociation avec le porteur de projet. 4° d’encourager la participation locale, notamment via le crowdfunding et le crowdlending ou, mieux encore, la participation des citoyens et des collectivités au capital des projets. Certaines collectivités vont plus loin et investissent dans les projets, voire les portent à 100%, comme Roannais Agglomération qui développe sur son territoire un projet d’une dizaine d’éoliennes sur 2 zones en portage 100% public.

La 3ème et dernière phase –qui va durer en moyenne 2 ans-, c’est d’animer et de faire vivre sur le terrain la feuille de route proposée à notre client, calée sur les 3 grandes étapes du projet: lancement des études pendant un an, dépôt du dossier auprès des services de l’Etat, préparation de l’enquête publique. On propose par exemple des ateliers par commune, des outils de communication, des lettres d’information et des sites internet, des expositions avec des panneaux… c’est aussi un boulot de liens informels, de contacts avec la presse locale pour communiquer sur les étapes du projet. On ne prend pas la place du développeur, mais on l’accompagne et on l’aide à s’intégrer dans le système d’acteurs local.

JDLE - Les scénarii de RTE à horizon 2035, dévoilés à l’automne dernier (qui fixent la contribution des ENR au mix énergétique entre 88 et 150 GW), vous y croyez?

Trois mouvements totalement contradictoires sont à l’œuvre. Le 1er, ce sont des objectifs hyper ambitieux de développement des renouvelables. Ils sont légitimes et il faut encore les renforcer. Le 2ème, ce sont les obstacles qui ont été mis, au plan technique et réglementaire, au développement de la filière, qui noient les développeurs sous une montagne de contraintes et les empêchent de sortir la tête de l’eau pour faire du lien localement et faire de sa relation au territoire sa priorité. Et le 3ème, c’est l’émergence d’un mouvement de lobbying anti-éolien qui se structure et se professionnalise. Tout ça dans un contexte où l’eldorado éolien est terminé -car il ne reste plus trop de territoires vierges-, où les zones sur lesquelles il va falloir travailler maintenant sont très contraintes (ne serait-ce que par les contraintes militaires!).

Dans ce contexte, le seul dispositif qui existait jusqu’à récemment pour associer les gens en local, c’était l’enquête publique, qui intervient à la fin de l’instruction administrative, quand tout est bouclé. Or ce qui manque, c’est l’association des gens dès l’amont des projets. Malheureusement, la concertation préalable, qui date d’avril 2017 -et qu’on est en train d’expérimenter sur 3 territoires- reste insuffisante: de nouveau, on a un dispositif très  formalisé qui ne permettra pas de vraie prise en compte de la demande locale. Car qu’est-ce qui se passe? Ceux qui s’expriment sont des opposants de principe, qui critiquent la politique énergétique nationale elle-même. Si le débat local se concentre sur ces questions-là, on passe à côté du problème de l’intégration de ce projet-là, à ce moment-là, sur ce territoire-là.

Toutes ces réserves émises, nous constatons un portage politique par le Gouvernement, inédit jusqu’ici. Ce qui change tout. Et des réformes réglementaires sont dans les tuyaux, notamment avec la création d’un groupe de travail national chargé de «simplifier et consolider les règles dans l’éolien» annoncée par Sébatien Lecornu [en octobre 2017]. Si on imposait par exemple aux requérants de mieux motiver leurs recours, ça ferait gagner des années à l’éolien!

 



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