Abeilles: des néonicotinoïdes, et bien plus

Le 15 septembre 2015 par Romain Loury
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Les abeilles menacées de toutes parts
Les abeilles menacées de toutes parts
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Les néonicotinoïdes sont-ils le seul facteur à l’origine de l’effondrement des colonies d’abeilles? Non, et loin de là, selon un rapport publié mardi 15 septembre par l’Anses [1]. Le plus souvent, les ruches souffrent en réalité de co-expositions à de nombreux facteurs (chimiques, biologiques, pratiques apicoles, biodiversité, etc.), dont l’étude s’avère des plus complexes.

«C’est d’un grand travail de surveillance dont on a besoin», estime Gilles Salvat, directeur de la santé animale à l’Anses, contacté par le JDLE. Dans un rapport publié mardi matin, l’agence fait le point sur les raisons de la forte mortalité des abeilles, dont les implications vont bien au-delà de l’apiculture. Selon les experts, le phénomène est multifactoriel, ce qui rend d’autant plus difficile son étude et sa prévention.

La réalité est en effet bien complexe: on y trouve des interactions entre pathogènes, par exemple entre le parasite varroa qui agit comme vecteur mais aussi amplificateur de virus, ou entre produits chimiques, par exemple les fongicides qui inhibent la détoxification de l’organisme et accroît l’effet d’autres produits chimiques, dont les insecticides.

Encore plus complexes, les interactions entre facteurs chimiques et biologiques: certains insecticides diminuent les défenses immunitaires des abeilles, les rendant plus susceptibles aux pathogènes. D’autres altèrent leur odorat, les abeilles devenant moins aptes à nettoyer la ruche, au risque d’accroître les risques d’infestation de la colonie.

Autant de facteurs auxquels s’ajoute la perte de biodiversité, notamment des fleurs prisées par les abeilles, le réchauffement climatique, mais aussi les pratiques apicoles. Certes, ces dernières «n’ont pas forcément beaucoup changé ces 30 dernières années», mais elles peuvent constituer un stress supplémentaire pour les abeilles, estime Gilles Salvat. Exemple, le fait que face à un mauvais rendement, un apiculteur tentera de «pousser» ses ruches à produire plus, au risque d’épuiser des abeilles déjà affaiblies.

Mieux déterminer les causes

Face à autant de co-expositions possibles, dont certaines sont simultanées, d’autres consécutives, comment déterminer lesquelles sont à l’origine de la forte mortalité dans une colonie? La tâche s’avère rude: «sur une période courte, on peut savoir s’il y a eu exposition à un ou deux toxiques, mais sur une période longue, il y a une accumulation d’expositions», avec rémanence de produits dans la ruche, dont il est difficile de retracer l’historique.

Parmi les nombreuses pistes lancées par l’Anses, la mise au point de mesures multirésidus, qui permettraient de savoir, à partir d’un matériau donné (cire, abeille, miel, etc.), quelles molécules sont présentes, sans a priori sur l’identité de celles recherchées. Visant à établir «un paysage d’exposition de l’abeille et de la colonie», «ces méthodes existent, mais elles sont encore assez peu sensibles», beaucoup moins que celles consistant à mesurer un résidu déterminé d’avance, explique Gilles Salvat.

Autre faille relevée par le rapport, le manque de données quant aux déterminants de santé d’une colonie. Pour cela, l’Anses propose la mise en place d’un réseau de ruchers de référence, disséminés en France, et qui permettrait de mieux analyser la situation particulière d’un rucher par rapport à sa région.

«Nous n’avons pas forcément les mêmes déterminants de bonne santé dans des régions différentes, le rucher standard n’existe pas: ces conditions dépendent de facteurs liés au climat, à l’alimentation, à l’environnement en général, mais aussi aux différentes variétés d’abeilles», explique Gilles Salvat.

Muscler l’homologation des produits

Au-delà de la recherche des causes, comment les prévenir au mieux? Tout d’abord en s’assurant, lors de la mise sur le marché des pesticides, qu’ils ne nuisent pas aux abeilles. Pour cela, l’Anses propose d’y inclure l’aspect co-expositions: lors de toute nouvelle homologation, il s’agirait d’exiger que le produit ait non seulement été testé seul, mais aussi en association avec d’autres produits.

Primo, avec un acaricide, produits omniprésents que l’on utilise contre le varroa, deuxio avec un fongicide, dont certains diminuent la détoxification de l’organisme, tertio avec un insecticide ayant le même mode d’action, au cas où le produit à homologuer serait lui-même un insecticide.

Du fait des règles européennes en matière d’autorisation des produits phytopharmaceutiques, c’est l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) qui coordonne l’évaluation des substances actives, s’appuyant pour cela sur celle menée par les Etats-membres. Ceux-ci ont ensuite la main sur les préparations commerciales, dont ils évaluent les risques et les bénéfices.

Ces préconisations de l’Anses en matière de prise en compte des co-expositions lors de l’homologation n’ont pour l’instant aucune autre valeur que scientifique. «Le cadre est fixé par l’Union européenne, mais le fait que l’agence ait désormais [depuis le 1er juillet] en charge la gestion des AMM au niveau français constitue un poids supplémentaire pour faire évoluer la réglementation européenne», estime Gilles Salvat.

Alors que le moratoire de deux ans, en cours depuis fin 2013 sur 3 néonicotinoïdes, est en cours de renégociation au sein de l’UE, un nouveau produit de cette famille, le sulfoxaflor, vient de revoir le feu vert de la Commission européenne cet été. Au grand dam des associations, dont l’Union nationale de l’apiculture de France (Unaf), dont les dirigeants ont rencontré le directeur général de l’Anses, Marc Mortureux, en fin de semaine dernière.

Suite à cette décision «extrêmement incohérente», l’Unaf demande à l’agence «les plus grandes précautions avant d’autoriser de tels produits» à base de sulfoxaflor. «Nous nous trouvons dans la situation où ce produit a été testé avec des méthodes reconnues, mais où nous ne disposons pas de moyen réglementaire pour dire qu’il faudrait faire d’autres études», commente Gilles Salvat.

La multifactorialité, frein à l’action?

Si le syndrome d’effondrement des abeilles est un phénomène multifactoriel, lié en partie mais pas seulement aux néonicotinoïdes, n’y a-t-il pas un risque de voir certains relativiser la toxicité de ces produits? L’argument de la multifactorialité a d’ailleurs été maintes fois mis en avant par les adversaires de leur interdiction, notamment en février lors de la discussion d’une proposition de résolution écologiste visant à les bannir.

«C’est en effet un risque, mais la science doit dire ce qu’elle sait. Les néonicotinoïdes ne sont pas le seul problème: le vrai danger ce serait de dire que lorsqu’on les aura interdits, on aura réglé le problème de la mortalité des abeilles», juge Gilles Salvat. S’il est désormais difficile de défendre les néonicotinoïdes, force est d’admettre que le déclin des abeilles avait commencé bien avant qu’ils n’arrivent sur le marché.

«Il y a bien sûr un fort faisceau de présomptions quant à la toxicité des néonicotinoïdes, même aux doses usuelles. Mais il y a aussi un effet de loupe [sur ces produits]: derniers arrivés sur le marché, ils ont amplifié le mécontentement des apiculteurs, à juste titre. Ils ont aussi attiré beaucoup de publications scientifiques, il y a toujours un effet de mode derrière les questions que se posent les chercheurs», juge Gilles Salvat.

Pour l’Anses, «devant le constat de la multiplicité et de l’ampleur de l’exposition aux substances chimiques utilisées en santé des plantes et des animaux d’élevage, il est impératif d’oeuvrer de toutes les manières possibles pour une diminution globale des intrants». En la matière, «le plan Ecophyto va dans le bon sens, à condition d’en respecter les objectifs», estime Gilles Salvat. Des objectifs qui ont été revus avec la publication d’une version révisée du plan, la première ayant échoué à entraîner une réduction de l’usage des pesticides.

[1] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.



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