A La Réunion, premiers moustiques stériles en 2015

Le 04 février 2015 par Romain Loury
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Aedes albopictus, le moustique tigre
Aedes albopictus, le moustique tigre
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Sur l’île de La Réunion, de premiers lâchers de moustiques tigres (Aedes albopictus) stériles devraient avoir lieu en 2015, d’abord de manière expérimentale dans trois sites pilotes. Visant à lutter contre la dengue et le chikungunya, la mesure n’est pas encore à l’ordre du jour ailleurs, que ce soit en outre-mer ou en métropole.

Mené par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et le CRVOI [1], financé en partie par le ministère de la santé, le projet TIS («technique de l’insecte stérile») a été lancé en 2009. Dans sa première phase, qui s’est achevée en 2014, il s’est agi de mieux étudier l’écologie et la biologie du moustique tigre, vecteur de la dengue et  du chikungunya.

«En parallèle, nous avons commencé à mettre au point des techniques d’élevage de masse», explique au JDLE Frédéric Simard, directeur de l’unité mixte de recherche (UMR) Mivegec [2] de Montpellier et à la tête du projet TIS. Cette production comporte deux grandes étapes: le tri des mâles, sur lesquels la technique repose, et leur stérilisation par irradiation gamma.

Particularité de la dose choisie (30 Gray), elle tue les spermatozoïdes sans entamer la robustesse du mâle. S’accouplant avec l’un d’entre eux, la femelle va stocker dans sa spermathèque ces spermatozoïdes morts, incapables de féconder ses œufs. Le moustique femelle ayant la triste particularité de ne s’accoupler qu’une fois dans sa vie, elle ne donnera donc naissance à aucun œuf viable de toute son existence.

Trois villages pilotes

Après la première phase du projet TIS, voici venu en 2015 celle de la phase d’évaluation proprement dite: construction d’un insectarium de production massive de mâles stériles, et surtout lâchers expérimentaux dans 3 villages réunionnais.

Ces sites pilotes seront suivis sur une durée de 5 ans, afin d’évaluer pour quel nombre de mâles, à quelle fréquence et à quel stade de développement (adultes ou nymphes) la méthode est la plus efficace, explique Frédéric Simard. Ce n’est qu’une fois validée sur le terrain que la phase opérationnelle sera lancée, pas avant 2018.

Quid de l’acceptation par la population? Le public réunionnais «est très demandeur d’information sur le sujet et de nouvelles méthodes de lutte, notamment afin de s’affranchir des insecticides», estime Frédéric Simard. «Même si on l’utilise avec parcimonie», la deltaméthrine comporte des risques pour la faune sauvage, rappelle le chercheur.

Quant au risque environnemental, l’affaiblissement du moustique tigre, implanté à La Réunion depuis le début du XXème siècle, pourrait-il favoriser d’autres espèces, notamment de moustiques? Si «la nature a horreur du vide», ce sont surtout «des chironomes et d’autres diptères» qui pourraient bénéficier de l’expérience, prévoit Frédéric Simard. Quant à l’Aedes aegypti, également vecteur de la dengue et du chikungunya, sa population réunionnaise est plutôt restreinte, «pas seulement du fait d’Aedes albopictus», mais «il faudra le surveiller», admet le chercheur.

Pas de risque génétique

Selon lui, le moustique tigre lui-même, une fois rendu stérile, ne pose aucun problème pour l’environnement. Fait notable, la stérilisation n’est en rien génétique: «il n’y a pas de transgène qui risque de se répandre dans la population», explique Frédéric Simard. Contrairement à la technique utilisée par la société britannique Oxitec, dont le moustique OX513A a été autorisé au Brésil en 2014, et s’apprête à l’être en Floride (voir le JDLE).

«La France est très frileuse sur la question des OGM, ce genre de technique n’y est pas jouable», juge Frédéric Simard. Pour le moustique OX513A, les spermatozoïdes demeurent vivants, mais portent un gène qui empêche le développement des larves en l’absence de la substance tétracycline –employée afin de produire le moustique.

Or cet antibiotique pourrait très bien être présent localement dans l’environnement, notamment «près des hôpitaux et des firmes pharmaceutiques», ajoute le chercheur. Et qui dit transgène dit possibilité de mutation, au risque que le moustique parvienne à terme à s’affranchir de la tétracycline.

La TIS au-delà de La Réunion?

Mise au point dans les années 1950 par deux entomologistes américains, la TIS a notamment été utilisée en Afrique du Nord pour enrayer l’avancée de la lucilie bouchère, ainsi qu’au Mexique et aux Etats-Unis. Le Mexique, le Chili et le Panama y ont aussi recouru contre la mouche méditerranéenne des fruits, tandis que le Burkina Faso l’a utilisée contre la glossine, agent de la maladie du sommeil.

Au-delà de La Réunion, la technique TIS pourrait-elle être étendue à d’autres départements et territoires français? Si rien de tel n’est prévu pour l’instant, «tout le monde en parle», reconnaît Frédéric Simard. Les Antilles ont connu une forte épidémie de chikungunya depuis octobre 2013, la Polynésie française à partir d’octobre 2014.

Différence de taille, ces deux épidémies de chikungunya ne sont pas dues à Aedes albopictus comme à La Réunion en 2005-2006, mais à Aedes aegypti. Ce qui nécessiterait de modifier les méthodes de production, ne serait-ce que la dose d’irradiation. Pour Frédéric Simard, il faudra avant tout «finaliser l’expérience [réunionnaise] en cours, avant de la transférer ailleurs».

Quant à une utilisation en métropole, en partie colonisée par le moustique tigre, «cela pourrait être envisageable, mais on est alors sur une terre continentale: où doit-on s’arrêter de traiter?», s’interroge Frédéric Simard. Selon lui, une telle stratégie pourrait être efficace sur des zones «frontières», afin d’empêcher l’invasion d’un territoire vierge situé au-delà.

Montpellier, point d’entrée métropolitain

A l’automne 2014, Montpellier a vu l’apparition de 11 cas autochtones de chikungunya, une première en métropole. Contacté par le JDLE, Grégory Lambert, entomologiste à l’Entente interdépartementale de démoustication (EID) Méditerranée, estime qu’il serait difficile d’y utiliser la technique TIS: «face à un continuum urbain, les moustiques viendraient forcément se réinstaller».

Quant aux moustiques GM d’Oxitec, qui n’a à ce jour adressé aucune demande d’autorisation à la France, la solution pose un problème «financier, éthique et d’efficacité». Le premier n’est pas le moindre: «pour une ville de 50.000 habitants, le traitement s’élève jusqu’à 1 million d’euros», rappelle l’entomologiste.

[1] Centre de recherche et de veille sur les maladies émergentes dans l'Océan indien

[2] L’UMR Mivegec (Maladies infectieuses et vecteurs, écologie, génétique, évolution et contrôle) est sous tutelle du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’IRD et de l’université de Montpellier.



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