A Fukushima, un désaveu de la «culture de la radioprotection»

Le 11 mars 2019 par Romain Loury
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Agriculteurs à Fukushima
Agriculteurs à Fukushima
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Seules 15% des personnes évacuées après l’accident de Fukushima sont revenues vivre dans les zones évacuées, révèlent les résultats du projet franco-japonais Shinrai, rendus publics lundi 11 mars, pour le huitième anniversaire de l’accident nucléaire. Ce qui révèle à quel point le concept de «culture de la radioprotection» est peu audible des premiers intéressés.

Provoqué par un tsunami et un séisme, l’accident nucléaire survenu le 11 mars 2011 à la centrale de Fukushima-Daiichi a conduit à l’évacuation de 163.000 personnes. Or malgré les diverses mesures prises par le gouvernement japonais en faveur d’un retour de ces réfugiés, dont la décontamination et les aides à reconstruction, seuls 15% d’entre eux avaient regagné leur ancien domicile dans les zones de nouveau habitables, en mars 2018, soit sept ans plus tard.

Lancé en 2014 par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), le médialab de Sciences Po et l’Institut de technologie de Tokyo, le projet Shinrai vise à comprendre les implications sociales de l’accident de Fukushima. «Cette recherche, mise à disposition des instances françaises et internationales en charge de la définition des politiques post-accidentelles, alimentera les réflexions sur ces sujets», explique l’IRSN.

La contamination, un facteur de non-retour parmi d’autres

Ce que ces résultats montrent, c’est que la culture de la gestion du risque et de la radioprotection dans les zones contaminées semble vaine. Au fil des plus de 120 entretiens réalisés (politiques nationaux et locaux, résidents, chercheurs, etc.), il ressort une très nette réticence des personnes à revenir vivre près de Fukushima. Pour des raisons directement liées à la contamination résiduelle, mais aussi à ses nombreuses conséquences.

Les chercheurs relèvent en effet divers motifs invoqués par les ‘non-revenants’: un risque d’exposition aux radiations (particulièrement chez les enfants, dont le taux de retour est encore plus faible, de 8,6% parmi les scolarisés) ou bien au démantèlement de la centrale, mais aussi la crainte d’une pénurie de centres médicaux, d’infrastructures sociales, commerciales ou autres (routes, transport, communication, etc.), d’une perte de chance éducative pour leurs enfants.

Des communautés désertées

Ces personnes évoquent aussi le non-retour de leurs amis et de leurs voisins. Dans les villages affectés, la crainte de voir la communauté réduite à peau de chagrin constitue en effet une réticence importante. Parmi les évacués, nombreux indiquent en effet avoir contacté leurs amis pour connaître leurs intentions avant de se décider. «Personne n’a envie de revenir seul», comme le résumé un ancien habitant de Naraha.

Principal profil de personnes revenues, des gens âgés de plus de 60 ans, déjà à la retraite ou qui en sont proches, en bon état de santé, disposant de moyens de mobilité et dont les enfants sont installés ailleurs. En revanche, les seniors ayant des soucis de santé préfèrent, comme les plus jeunes, déserter Fukushima pour de bon, le plus souvent pour se rapprocher de leurs enfants.

Le rapport pose dès lors la question de l’avenir de ces communes, à risque de connaître une deuxième mort d’ici 10 à 20 ans: «que devient une communauté quand la plupart de ses résidents ont plus de 60 ans, et qu’elle compte peu de gens actifs ou d’enfants? Quand ces ‘revenants’ auront besoin de soins médicaux, ils devront de nouveau quitter la ville, en raison du manque d’offre médicale –les médecins et les infirmières sont d’une génération qui a choisi de ne pas revenir».

Préserver les communautés

Selon les chercheurs, le choix entre retour et non-retour semble toutefois simpliste, et ne devrait pas être posé dans ces termes par les autorités. Pour casser cette dichotomie, certains experts ont proposé des alternatives, non retenues, telles que des ‘villes de transition’, dans lesquelles les évacués pourraient se retrouver dans leur communauté d’origine, ce qui faciliterait le retour. Plutôt qu’un non-retour définitif, de nombreuses personnes interrogées préfèrent en effet se donner quelques années, voire attendre que leurs enfants aient quitté le domicile avant de ré-emménager.

La question du retour n’est pas la seule à diviser la communauté des évacués. Elle se déchire aussi sur la crédibilité à accorder aux messages officiels: certains décident de faire confiance à l’Etat, d’autres non. Pour ces derniers, la gestion de risque, considérée comme une «solution» par les autorités, est au contraire vécue comme une simple «stratégie» de communication. D’où les 31 actions de groupe lancées en justice contre le gouvernement et Tepco, exploitant de la centrale, par lesquelles 31.000 plaignants demandent des indemnités à hauteur de 1 milliard de dollars.



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