2°C: où ira l’argent de la finance?

Le 02 décembre 2015 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Les investisseurs institutionnels devraient massivement investir dans les renouvelables. Mais pas seulement.
Les investisseurs institutionnels devraient massivement investir dans les renouvelables. Mais pas seulement.
Abengoa

Le secteur financier commence à se désengager des énergies fossiles. Reste à savoir où il placera son argent. Dans la transition énergétique?

L’annonce est passée inaperçue. Alors qu’une centaine de chefs d’Etat et de gouvernement trustaient les feux de la rampe au premier jour de la COP 21, les banques Morgan Stanley et Wells Fargo amorçaient leur sortie, progressive, du monde charbonnier. La dernière ne financera plus les mines. La première n’aidera plus à exporter les centrales au charbon.

Ce faisant, les deux grandes banques américaines grossissent le flot des institutions financières sensibles à la campagne de désinvestissement des énergies fossiles, lancée il y a près de deux ans par une coalition d’ONG, dont 350.org. Dans le monde, Bank of America, BNP Paribas, Citigroup, Crédit Agricole, ING, Natixis, et Société Générale s’y sont déjà mis. Marginal, le mouvement s’est sensiblement accéléré.

Désinvestissement croissant

En septembre dernier, le consultant Arabella Advisors estimait que 436 institutions financières et 2.040 riches particuliers s’interdisaient d’investir leurs fonds (évalués à 2.600 milliards de dollars –2.459 Md€) dans les énergies fossiles. Un chiffre qui ne cesse de grimper. Ce mercredi 2 décembre, May Boeve a chiffré à 3.400 Md$ (3.216 Md€) le montant des actifs désormais «désinvestis» du pétrole, charbon et autre gaz naturel. «Nous ne sommes pas certains du montant précis, mais plus de 500 investisseurs, dont 90 villes[1], ont pris cette décision», commente la directrice exécutive de l’association 350.org. D’autres collectivités sont prêtes à suivre. «Il est clair que le contenu carbone influera désormais sur le choix de nos partenaires financiers», confirme Benoît Leclair, vice-président du conseil régional Rhône-Alpes.

Devoir moral ou obligation financière?

Epsilonesque au plan financier[2], le désinvestissement prend de l’ampleur. Mais est-ce un feu de paille ou une véritable lame de fond? Président du Rockefeller Brothers Fund, Stephen Heintz ne répond pas à la question mais estime qu’il s’agit d’un devoir moral pour les investisseurs. Moral, peut-être, mais c’est aussi une obligation financière. «Le cours des actions des producteurs de charbon a chuté de plus de 90% ces dernières années», rappelle Kevin de Leon. Ce sénateur démocrate de Californie est à l’origine de l’interdiction faite aux deux principaux fonds de pension publics du Golden State (Calpers et CalSTRS) d’investir dans les énergies fossiles. Car les actions des entreprises produisant pétrole, gaz et charbon ne sont plus des titres de pères de famille. Mais des actifs potentiellement à haut risque.

2.440 centrales à charbon

Surprenant? Pas tant que cela. Et c’est l’un des principaux enjeux de la COP 21. La stabilisation du réchauffement à 2°C (l’un des buts supposés de l’accord de Paris) impose une décarbonation totale du secteur de la production d’électricité d’ici 2050, rappelle les analystes de Carbon Action Tracker (CAT). Or les électriciens du monde entier prévoient de construire 2.440 centrales à charbon[3] dans les prochaines années. De quoi alourdir le bilan carbone de l’humanité de 6,5 milliards de tonnes de CO2 chaque année. La conclusion d’un accord ayant les 2°C parmi ses objectifs tarirait le financement de ces installations, dévaluant d’autant la valeur des équipementiers, des électriciens et des producteurs de combustibles fossiles. «Dans un monde où les émissions de carbone sont contingentées, pour ne pas dépasser l’objectif des 2°C, les revenus de l’industrie des énergies fossiles seront inférieurs de 34.000 Md$ (32.157 Md€) sur 25 ans par rapport à ce qu’ils auraient été dans un monde exempt de toute contrainte carbone», affirme dans une note Mark Lewis, responsable du secteur de l’énergie européenne à la banque Barclays.

Stranded Assets

Pour Bank of America Merrill Lynch, la messe est dite. Dans un volumineux rapport sur les investissements climatiques, la banque américaine classe le charbon dans la catégorie des Stranded Assets (actifs à haut risque de dévaluation). «Et de notre point de vue, le pétrole et le gaz seront de plus en plus risqués dans les 10 à 25 prochaines années», avance la banque d’investissement.

 
Barclays a évalué l’impact sur l’activité des principaux équipementiers du secteur de l’énergie d’un accord de Paris légalement contraignant. En considérant que la demande d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique va progresser, mais qu’a contrario, les investissements chuteraient dans le domaine des hydrocarbures et du charbon, la banque britannique classe Vestas, Schneider, ABB, Legrand Alstom et Philips dans le peloton des actions à acheter d’urgence.

Où placer l’argent? Là encore, les grands investisseurs semblent plutôt d’accord. «Si la COP 21 accouche d’un cadre politique à 2020 qui place le monde sur une trajectoire à faible émission, cela va accroître sensiblement les investissements pour les énergies faiblement carbonées et plus encore pour les énergies propres», pronostique Mark Lewis. Un scénario optimiste, compatible avec les 2°C, annonce 22.600 Md$ (21.375 Md€) d’investissements dans la production d’électricité entre 2014 et 2040, dont la moitié dans les renouvelables, le tiers dans les réseaux et 10% dans le nucléaire. En complément, la planète serait invitée à investir plus de 31.000 Md$ dans les transports propres (60%) et les bâtiments sobres (32%).

 

Partant du postulat que la demande d’énergies fossiles n’allait cesser de diminuer, Barclays déconseille d’investir dans des industriels réalisant une trop grande part

 

Bank of America Merrill Lynch ne compte pas de la même façon que son compétiteur britannique. Mais les perspectives de l’investisseur yankee restent impressionnantes. Dans les prochaines années, estime-t-il, les dépenses mondiales en faveur de l’efficacité énergétique devraient passer de 200 à 500 Md$ (189 à 473 Md€) par an. Sous l’effet d’une baisse des prix régulière, l’éolien devrait poursuivre son ascension avec un rythme de mise en service qui devrait prochainement plafonner à 60 gigawatts par an (30% de mieux que ces dernières années). Cette explosion des énergies intermittentes donnera un grand coup d’accélérateur à la demande de solutions de stockage d’électrons: batteries, volants d’inertie, etc. Pour les seuls Etats-Unis, la capacité installée de grosses batteries devraient décupler entre 2012 et 2019.

Snobé dans les sommets climatiques, le nucléaire n’a pas dit son dernier atome. Boosté par la demande croissance d’énergie sans carbone chinoise, indienne et russe, le parc nucléaire mondial devrait passer de 350 à 530 GWe entre 2014 et 2030.

Electricité, toujours, mais cette fois dans les voitures. Filiforme, la demande en véhicules électriques (à batteries ou à pile à combustible) va sensiblement accélérer. Dans trois ans, le marché mondial pourrait connaître un taux de croissance annuel de 5% : deux fois mieux qu’en 2014. Il n’est cependant pas certain que ce soit les constructeurs automobiles classiques qui en profitent.



[1] Dont Bordeaux et Dijon.

[2] En 2013, le montant quotidien des transactions sur le seul marché des devises s’élevait à 5.300 Md$ (3.799 Md€).  

 

[3] Pour une capacité installée totale de 1.428 GWe.

 



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